Dans ses Lignes directrices de l’Anthroposophie (GA26), Rudolf Steiner définit ouvertement
celle-ci comme « un chemin de connaissance qui voudrait conduire le spirituel en l’être humain au spirituel en l’univers ». C’est évidemment poser d’emblée l’identité substantielle du microcosme
et du macrocosme, et de facto, fonder la liberté humaine dont l’homme peut faire l’expérience en se pensant lui-même tout en pensant un univers de même nature spirituelle que lui. En ce sens, et
en ce sens seulement, l’anthroposophie se trouve être un monisme dont Steiner explicitera les bases en sa Philosophie de la Liberté, fondement de ce qu’il désignera plus tard comme un
individualisme éthique :« L'homme n'a pas à accomplir la volonté d'un être extérieur à lui, mais ses propres volontés ; il n'exécute pas les résolutions et intentions d'un autre être, mais les siennes. Le monisme ne croit pas que les hommes agissent selon les fins d'un guide universel caché; ils ne sont pas déterminés par une volonté de ce genre; au contraire, dans la mesure où ils réalisent des idées intuitives, ils ne visent que leurs propres fins particulières. Car le monde des idées ne se manifeste pas dans une collectivité humaine, mais seulement dans les individus. Le but commun d'une collectivité n'est que la conséquence des actes volontaires individuels, et plus particulièrement des actes de quelques individus d'élite dont les autres reconnaissent l'autorité. Mais chacun de nous est appelé à devenir esprit libre, comme chaque bouton de rose est appelé à devenir rose. » (Steiner, Philosophie de la Liberté. GA 4, p.179). C’est donc bien là, clairement, poser le problème en termes de finalité : la liberté de l’homme n’étant à l’origine qu’en puissance – et non en acte.
Une question se pose dès lors : serait-on fondé à identifier l’anthroposophie à la philosophie moniste indienne advaïta enseignant la non différenciation de l’Universel et de l’individualité – du Brahman et de l’Atman pour reprendre les termes du Védanta ? C’est ce qu’il serait aventuré d’affirmer, cette question dépendant avant tout de la position de l’Homme au sein de la création. Car du fait même que celui-ci s’inscrit sur terre à la fois dans l’espace et le temps, il vit de plein pied déjà dans la dualité. Lorsque Dieu, Fondement de l’Univers, parfaitement stable en Lui-même et se suffisant à Lui-même, crée le monde, Il le fait par don spontané de Sa substance, émanant de Son être une image, un reflet multiplié de Lui-même en ce que nous appelons l’univers.
« Cette conscience divine créa des images d’elle-même. En quoi ces images différaient-elles de la conscience divine elle-même ? En ce qu’elles étaient multiples, tandis que la conscience divine est une. En ce que, de plus, elles étaient vides, tandis que la conscience divine est d’une plénitude infinie. » (GA155) De telle sorte que les créatures-images étaient multiples, mais vides – comme était vide, à l’origine, le Moi humain face au Moi divin riche de tout l’univers.
On peut, d’une certaine manière, se représenter cette création comme une sphère-miroir procédant de Dieu et dont le centre aurait été Dieu. Ce dernier émane et reflète son Être à l’infini dans cet univers issu de Lui-même. Dès cet instant la dualité fonde le monde, et non plus l’unité…
On peut encore s’interroger :
« la conscience divine a-t-elle besoin de cela pour son évolution ? Ceux qui n’ont pas encore tout à fait compris le sens de la vie se poseront cette question. Non, la conscience divine n’a pas
besoin de cela ! Elle possède tout en soi. Mais elle est généreuse et accorde à un nombre illimité d’êtres tout ce qu’elle renferme en elle-même. » L’accession à ces richesses implique toutefois
que ces êtres parviennent à recréer en eux-mêmes cette conscience divine : dès lors se révèle multiple ce qui était Un, dans la dualité du Créateur et de l’univers créé : De l’Un est venu le
Deux.Et c’est entre cette double réalité que s’inscrit l’Homme appelé à intérioriser le monde en lui – et partant à acquérir ainsi la possibilité de se diviniser lui-même – car intérioriser le monde en soi c’est précisément cela le processus de la divinisation.
« Quand vous ferez le deux Un,et le dedans comme le dehors,
et le dehors comme le dedans… »
enseignait l’évangile de Thomas (XXII, 9-11). Unir le microcosme humain au macrocosme universel, telle est la tâche qui nous est assignée.
L’Homme est ainsi la clef de voûte de la Création en même temps que son sens. Dieu => Nature => Homme : de l’Un est venu le Deux et du Deux le Trois : c’est là tout le mystère de la Trinité fondant l’univers, et c’est bien “à Son image que Dieu a créé l’Homme”. Le Trois est ainsi le nombre du monde et tout le vivant s’y reflète : en tête, tronc et membres ; racines, tronc et branches, depuis le trilobite de l’ère primaire jusqu’à l’homme.
Plus encore : c’est à la dualité que l’homme doit d’être libre – par sa pleine liberté d’opter pour le Mal ou pour le Bien, selon le vœu de ses créateurs, à toutes fins qu’il puisse un jour revenir de lui-même, en toute liberté, à son Créateur. La vraie liberté n’étant pas, en effet, l’autonomie mais présuppose une connaissance préalable réelle du bien et du mal, Dieu ne pouvant pas ne pas avoir prévu que l’homme ne pourrait tout d’abord que succomber à l’erreur, c’est-à-dire au mal. Encore qu'il y ait bien "Chute" dans la matière, on ne saurait donc parler de "péché originel".
De même, ce n’est pas pour rien que le nombre du physique est le Deux – comme le signe des Gémeaux celui de ce régent du plan physique que les Grecs nommaient Hadès – car c’est de sa confrontation au minéral que l’homme put acquérir son Moi, la conscience de son individualité.
Ce n’est qu’à son plus haut degré d’évolution que l’homme sera réellement en mesure de s’identifier – librement – en pleine conscience, à l’Univers et de le porter en lui sans que cette conscience vacille et tourne à la folie comme il est relaté dans la Bhagavad Gita : Ardjouna n’aurait pu soutenir la confrontation avec son Être originel propre si Krishna-Vishnou – qui ne fut autre que le Christ – ne l’avait soutenu de Sa force à cet instant. Toute prétention prématurée à la non-dualité ne mène, en l’état actuel de notre évolution, qu’à la perte de conscience ou à la folie.
C’est en ce sens qu’avait été adjoints douze aides à l’hiérophante initiateur dans les mystères antiques – pour renforcer d’autant la conscience de l’initié lors de l’initiation le conduisant à l’expérience du Macrocosme : douze aides appelés à renforcer son Moi lors de son expansion dans l’infinie pluralité du monde – charge aujourd’hui assumée, depuis Son Incarnation, par le Verbe Lui-même, le Christ, celui que les monistes indiens nomment Îshvara – Vishnou.
« Non pas moi, mais Christ en moi. » avait reconnu St. Paul – dont la conscience ne s’était pourtant pas élevée au delà du troisième ciel. C’est dire combien illusoire il peut être de prétendre aujourd’hui accéder, tels que nous sommes, à la non-dualité réelle qui ne saurait être atteinte qu’au stade ultime de notre évolution, non seulement sur notre terre actuelle, mais au terme de la dernière métamorphose de celle-ci, à l’ultime fin de ce que la tradition orientale désigne comme le septième manvantara de la Terre et nous le futur Vulcain. Prétendre le contraire c’est sombrer dans l’orgueil et la Maya du monde.
C’est alors seulement que l’Homme aura élargi sa conscience et réuni son être à celui de son Créateur. Il sera dès lors libre et pleinement créateur.
W.Helm
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Paru initialement sur Sagesse païenne, Foi chrétienne
Aborder ceci nous conduit tout droit aux fameuses conférences sur le Karma
de Steiner (


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