Vues d'Orient

Mardi 5 août 2008 2 05 /08 /2008 12:31

Avant de terminer ce chapitre, nous dirons encore quelques mots à propos de l'attitude de la doctrine de l'éveil en face de l'ascèse unilatéralement liée à des pratiques de mortification et de pénitence.

Le bouddhisme prend position contre toute forme d'ascèse douloureuse. Ayant considéré les « modes multiples de fervente et douloureuse ascèse du corps », il soutient même que celui qui les applique « avec la dissolution du corps, s'en va, après la mort, le long de mauvais chemins, avec sa perdition et son malheur », en sorte que cette voie ascétique est « un mode de vivre qui comporte un mal présent et un mal futur » (62). Les formes d'une « tourmenteuse pénitence », selon la doctrine du Bouddha, sont inutiles, non seulement pour arriver à « l'extinction », mais aussi à l'égard de celui qui aspire à atteindre une forme quelconque d'existence « céleste » (63). Sont ensuite décrits, avec un grand caractère pittoresque, divers types de pénitents et de religieux que l'on rencontre souvent dans l'ascétisme et le monachisme occidental : « amaigris, desséchés, abrutis, livides, émaciés, semblant ne pas même mériter le regard de quelqu'un ». Voilà ceux qui sont atteints de la « maladie de la contrainte », vu que la vie qu'ils mènent, ils la vivent au fond contre leur volonté, à la suite d'une fausse vocation, sans la base d'une conscience supérieure (64). Ce ne sont pas les jeûnes, ni les mortifications, ni les sacrifices, ni les prières ou les oblations qui purifient un mortel, lequel n'a point surmonté le doute et n'a pas vaincu le désir (65). Ceux qui entendent se détacher du monde doivent éviter deux extrêmes : « le plaisir du désir, bas, vulgaire, indigne de la nature ariya, ruineux ; la mortification de soi-même, douloureuse, indigne de la nature ariya, ruineuse. En évitant ces deux extrêmes, l'Accompli a découvert la Voie moyenne, qui fait les voyants, qui fait les savants, qui conduit au calme, à la connaissance, surnaturelle, à l'illumination, à l'extinction » (66). En distinguant, parmi les divers cas possibles, ce qui est louable, de ce qui est blâmable, même dans le cas où l'on est parvenu à la sainte connaissance, le fait d'y être parvenu à travers le tourment, de soi-même est déclaré blâmable (67).


Dans les textes, revient souvent le récit de la vie que menait le prince Siddharta, avant le parfait réveil. A lui aussi, « avant le parfait réveil, en tant qu'éveillé imparfait, aspirant seulement à l'éveil », était venue cette pensée : « On ne peut conquérir le plaisir avec le plaisir ; avec la douleur, on peut conquérir le plaisir » (68). C'est ainsi que, ayant abandonné sa maison contre la volonté des siens, encore « resplendissant sous ses cheveux noirs, en la beauté de sa jeunesse heureuse, dans la fleur de sa virilité », insatisfait des vérités que les maîtres d'ascétisme lui avaient d'abord enseignées (il semble qu'il s'agissait de sectateurs du Sâmkhya), il s'adonne aux formes extrêmes d'une douloureuse mortification. Après avoir ployé de mille manières sa propre volonté, « tel un homme fort, empoignant un autre plus faible par la tête ou par les épaules, le force et, l'abat », il s'en prend alors à son propre corps, pratique la suspension de la respiration jusqu'aux limites de l'asphyxie (69). Mesurant qu'une telle voie demeurait sans issue, il se met à pratiquer le jeûne, et en devient tellement maigre que ses bras et ses jambes semblent devenues deux roseaux secs ; son épine dorsale, un chapelet, avec sa suite de vertèbres saillantes et rentrantes ; ses cheveux et ses poils sont tombés, ses yeux enfoncés ne sont plus que deux pupilles évanescentes, « semblables à des reflets dans l'eau d'un puits profond ». Et le prince Siddharta en arriva à cette pensée : « Ce qu'ascètes ou prêtres ont jamais éprouvé dans le passé, ou qu'ils éprouvent dans le présent, ou qu'ils pourront éprouver dans le futur, en fait de sensations douloureuses, brûlantes et amères : cela est le maximum, au-delà de quoi on ne peut aller. Et même avec cette amère ascèse de douleur, je n'arrive pas à rejoindre la sainte et hyperterrestre richesse du savoir ». Alors jaillit en lui l'évidence : il doit certes exister une autre voie pour atteindre l'éveil. Et c'est un simple souvenir qui lui permet de la découvrir : le souvenir d'une journée, alors que, se trouvant sur les terres de sa race, il s'était assis, à l'ombre fraîche d'un oranger, il se sentit dans un état de calme, de clarté, d'équilibre, de paix, loin, des désirs, loin des choses troublantes. Alors jaillit en lui « la conscience conforme au savoir : « Ceci est la voie » (70).

Ceci est particulièrement significatif en ce qui concerne le style de l'ascèse bouddhiste : pour elle, se trouvent confirmées les caractéristiques d'une ascèse claire, équilibrée, libre des complexes du « péché » et de la « mauvaise conscience », libre des auto-sadismes spiritualisés. A ce propos, on peut enfin relever qu'une maxime du Bouddhisme dit ainsi : celui qui, étant sans péché, ne reconnaît pas comme étant conforme à la vérité : « En moi, il n'y a point de péché », est pire que celui qui sait au contraire : « En moi, il n'y a pas de péché ». Et l'on ajoute cette comparaison : un plat de bronze luisant et poli, qui ne serait pas utilisé ou nettoyé, au bout d'un certain temps apparaîtrait sale et taché ; de même, qui n'a pas conscience de sa propre droiture est bien plus exposé qu'un autre à des confusions et à des déviations de tous genres (71). Il ne s'agit nullement, ici, d'orgueil ou de présomption : il s'agit d'une nécessité de purification, vers laquelle on doit tendre à travers une conscience exacte et objective. En partant d'une telle conscience, on dit ce qu'ils méritent à ceux qui, pour être ermites, pénitents, pauvres, vêtus de chiffons ou pour observer les formes les plus extérieures de la moralité, s'exaltent et s'arrogent le droit de déprécier les autres (72). L'ascèse ariya est aussi bien dépourvue de vanité et de sot orgueil (lequel, en tant qu'uddhacca, est même considéré comme un lien puissant), que toute imprégnée de dignité et de calme connaissance de soi.

Toutefois, cela ne veut pas dire que l'on doive se faire des illusions, en croyant que, dans cette doctrine, ne sont pas nécessaires des énergies intérieures particulièrement exceptionnelles, voire la plus sévère des disciplines vis-à-vis de soi-même. Celui qui reconnut que la voie de l'ascèse douloureuse n'était pas la voie juste, celui-là n'en demeure pas moins celui qui sut démontrer à lui-même la capacité de suivre une telle voie jusqu'aux formes les plus extrêmes. Ainsi donc, au moment où la vocation est définie et lorsque l'on ressent en soi la sensation de l'éveil de l'élément pañña, il importe que l'on ait la force d'une résolution absolue et inflexible. Une fois, dans la forêt Gosingam, pendant une claire nuit de lune, alors que les arbres étaient en fleurs et que des parfums célestes semblaient voltiger autour d'eux, les disciples du Bouddha se demandèrent quel type d'ascète était capable de donner une splendeur supplémentaire à toute cette forêt : et ils se mirent à indiquer telle ou telle discipline que l'on avait suivie, et tel ou tel pouvoir que l'on avait atteint. Interrogé par eux, le Bouddha répondit : « Voici. Après son repas, un ascète s'assied avec les jambes croisées, le corps bien droit. Il formule la pensée : Je ne veux point me lever d'ici, tant que mon esprit ne sera pas, sans attachement, libre de toutes manies. Voilà le moine qui peut conférer une splendeur à la forêt Gosingam » (73). Dans les textes canoniques, on fait souvent mention de quelque chose qui ressemble à un « vœu », et que l'on exprime en ces termes : « Dans le disciple confiant, qui s'exerce avec zèle dans l'Ordre du maître, jaillit cette cognition : "Que dans mon corps restent seulement la peau, les tendons et les os, et que la chair et le sang se dessèchent : mais, tant que je n'aurai pas obtenu ce que l'on peut obtenir avec vigueur humaine, avec force humaine, avec valeur humaine, mon effort persistera" » (74). Dans un autre texte encore, il est question de la force désespérée avec laquelle un homme lutte contre un courant, en sachant qu'autrement ce courant l'emportera vers des eaux pleines de tourbillons et de créatures dévorantes (75). Lutte, effort, action absolue, détermination acharnée, sont donc prises en considération. Mais selon un « style » spécial. Redisons-le encore une fois : il s'agit du style de celui qui se maintient conscient, de celui qui greffe les forces où elles doivent être, greffées, avec claire connaissance de cause et d'effet, en paralysant les mouvements irrationnels de l'âme, les craintes et les espérances, en ne perdant jamais le sens calme et composé de sa noblesse et de sa supériorité. C'est donc en ces termes que se présente et se recommande la doctrine de l'éveil à tous ceux qui « tiennent encore bon ».

Julius Evola, La doctrine de l'éveil : essai sur l'ascèse bouddhique, "Détermination des vocations"

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Notes :
(61) Samyutta-nikâyo, III, 3.
(62) Majjhima-nikâyo, XLV (l, 451).
(63) Ibidem, LXXI (II, 202).
(64) Ibidem, LXXXIX (II, 408).
(65) Cullavagga, II, 11; Dhammflpada, 141.
(66) Mahâvagga, J, VI, 17; Samyutta~nikâyo, XLII;, MajjlIimanikâyo, CXXXJX (III, 331).
(67) Samyutta-nikâyo, LII, 12.
(68) Majjhima-nikâyo, LXXXV (II, 359).
(69) Il convient de noter qu'ici il s'agit visiblement de formes de rétention de la respiration comme pures épreuves ascétiques, non des pratiques spéciales du hatha-yoga, à finalité initiatique, dont nous avons parlé dans notre ouvrage Lo Yoga della Potenza (Saggio sui Tantra), Milan [1949].
(70) Cfr., par exemple, Majjhima-nikâyo, XII, XXXVI.
(71) Ibidem, V (1, 37, 39).
(72) Ibidem, CXIII (III, 109-10).
(73) Ibidem, XXXII (1. 320-28).
(74) Samyutta, XX, 22; Anguttara-nikâyo, VIII, 13; Majjhimanikâyo, LXX (II, 195).
(75) Itivuttaka, 106.

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Lundi 4 août 2008 1 04 /08 /2008 17:21

C'est au grand mystère du Macrocosme en regard du microcosme que nous conduit la Bhagavad-gîtâ : la contemplation de Krishna dans sa nature la plus haute, celle de l'Homme en tant que tel, en tant qu'UN face à lui-même :


« C'est là une des plus belles descriptions que l'humanité ait jamais entendues, aussi bien par sa forme artistique que par son contenu philosophique. Ardjouna se sert de mots qu'il prononce pour la première fois, dont il n'a pas l'habitude et qu'il n'aurait jamais pu employer auparavant ; il ne les connaissait même pas. En paroles tirées des profondeurs de son être, il décrit ainsi ce qui se révèle à lui quand il contemple le grand Krishna :

« Tous les Dieux, je les vois dans ton corps, ô Dieu, ainsi que toutes les légions d'êtres : Brahman, le Seigneur sur son trône de lotus, tous les Rishis et les serpents célestes. Je te vois constitué de nombreux bras, corps, bouches et yeux ; je te vois partout, infini dans ta forme ; en toi je ne vois ni fin ni milieu, ni commencement, ô Seigneur du Tout. Ô toi qui m'apparais dans toutes les formes, toi qui m'apparais avec un diadème, une massue et un glaive, je te vois comme une montagne en flamme, rayonnant de tous côtés. Mon regard est ébloui comme par un flamboiement de lumière solaire s'étendant à l'infini [...] Devant un corps si gigantesque, devant ses multiples bouches, ses bras, ses jambes, ses pieds, ses nombreuses gueules armées de dents, l'univers est pris de tremblement, et je tremble moi aussi. Je vois en toi celui qui ébranle le ciel, le Rayonnant, celui dont les yeux sont comme d'immenses flammes. Mon âme est tremblante. Je ne trouve rien de solide, aucun repos, ô grand Krishna qui pour moi est Vishnou lui-même... »

Voilà comment parle Ardjouna quand il est seul avec lui-même et que son propre être lui apparaît objectivisé. Nous nous trouvons là devant un grand secret cosmique, mystérieux non par son contenu théorique, mais à cause du sentiment écrasant qu'il doit éveiller en nous si nous cherchons à bien comprendre. Il est plus mystérieux que tout ce qui, dans le monde, a jamais frappé la sensibilité humaine. » (R. Steiner)


Puis lorsqu'il se trouve à l'aube de la grand bataille de Kouroukshétra :

« Quand Krishna lui-même s'adresse à Ardjouna, il s'exprime ainsi :

« Je suis le Temps qui anéantit tous les mondes. Je suis apparu pour faire avancer les hommes. C'est toi qui va être cause de leur mort au combat ; mais même sans toi, ils sont voués à la mort, tous ces guerriers qui sont là-bas en rangs. C'est pourquoi il faut t'élever sans crainte. Tu dois acquérir de la gloire et vaincre l'ennemi. Réjouis-toi de la victoire qui est en vue et de ce que tu vas régner. Ce n'est pas toi qui les auras tués s'ils succombent dans la lutte. Ils sont déjà tous tués pour moi avant que tu aies pu les atteindre. Tu n'es qu'un instrument, c'est ta main seule qui combat. Drona, Bhîshma, Karna et les autres héros que j'ai tués, qui sont déjà morts, tue-les pour que mon action se manifeste. S'ils périssent dans la Mâyâ, tués par moi, tue-les. Et ce que j'ai fait sera en apparence arrivé par toi. Ne tremble pas. Tu ne peux rien faire que je n'aie déjà fait. Combat donc, ils tomberont sous ton glaive, ceux que j'ai tués. »

Nous savons que tout ce qui se passe ainsi comme un enseignement donné par Krishna aux fils de Pândou est raconté à Ardjouna par le conducteur du char de Dhritarâshtra. Le poète ne nous dit pas directement : voilà comment Krishna parle à Ardjouna. Il dit que Sanjaya, le conducteur du char de Dhritarâshtra, le raconte au héros aveugle, au roi des Kourous. Après quoi il poursuit :

« Et lorsque Ardjouna, tremblant et les mains jointes, a entendu la parole de Krishna, il s'adresse de nouveau à celui-ci en balbutiant de frayeur et se prosternant très bas devant lui : " Le monde se réjouit de ta gloire et se consacre à toi avec vénération. Les Rajas - ce sont les esprits - s'enfuient épouvantés de tous côtés. Les légions saintes s'inclinent toutes devant toi. Pourquoi ne s'inclineraient-elles pas devant le premier Créateur qui est encore plus digne que Brahmâ ? »

Nous sommes vraiment ici devant un mystère cosmique. Que dit en effet Ardjouna lorsqu'il voit devant lui son propre être en chair et en os ? Il s'adresse à cet être comme s'il le considérait comme supérieur à Brahmâ lui-même. Nous sommes ici devant un mystère. Car lorsque l'homme s'adresse ainsi à son propre être, il faut entendre ses paroles en se disant qu'aucune des impressions, aucune des idées, des notions auxquelles on fait appel dans la vie courante ne permet de les comprendre. Rien ne serait plus dangereux que d'interpréter ces paroles en y appliquant un sentiment qu'on pourrait avoir d'ordinaire. Si l'on ne ressentait pas dans les paroles d'Ardjouna le plus grand des mystères cosmiques, la folie, la mégalomanie seraient peu de choses à côté de la maladie dont serait atteint celui qui voudrait appliquer ce genre de sentiment à l'égard de Krishna, c'est-à-dire de sa propre nature supérieure.

« Ô toi, Maître des Dieux, tu es sans fin, tu es le Sublime, tu es à la fois l'Être et le Non-Être ; tu es le plus grand des Dieux, le plus ancien des Esprits ; tu es le plus précieux trésor du Tout universel, tu es celui qui sait, tu es le plus conscient de tous les êtres, tu embrasses l'univers tout entier ; tu as en toi toutes les formes qui peuvent exister. Tu es le vent, tu es le feu, tu es la mort, tu es la mer cosmique en perpétuel mouvement ; tu es la lune ; de par ton nom même, tu es le plus grand des Dieux ; tu es l'ancêtre du plus grand des Dieux. La vénération t'est due mille et mille fois, et plus encore que cette vénération doit te venir de tous côtés. Tu es tout ce qu'un être humain peut jamais être. Tu es plus puissant que la totalité de toutes les forces possibles. Tu accomplis tout et tu es en même temps le Tout. Si, impatient et te tenant pour mon ami, je t'ai appelé étourdiment, familièrement "Krishna", "Yiva", ami, ignorant ainsi ta majesté sublime - si dans ma faiblesse je ne t'ai pas honoré comme il se doit, dans le mouvement ou dans l'immobilité, dans le monde divin ou dans la vie quotidienne - que tu aies été seul ou réuni à d'autres êtres - je demande pardon à ton Immensité. Toi, le Père de l'univers, toi qui mets en mouvement le monde où tu es toi-même en mouvement, toi qui est le Maître supérieur à tout autre, toi que personne n'égale, toi auquel on ne peut rien comparer dans les trois mondes - je me prosterne devant toi, j'aspire à ta grâce, ô Seigneur qui te manifeste dans tous les univers. Je vois en toi ce que je n'ai jamais vu. Je frémis de crainte. Montre-moi ta forme, ô Dieu. Sois-moi favorable, ô toi le Dieu des Dieux, l'origine de tous les mondes. »

Nous sommes vraiment là devant un mystère quand l'être humain s'adresse ainsi à un être humain. Alors Krishna dit à son disciple :

« Je me suis révélé à toi par grâce. Tu vois devant toi, évoqué par enchantement, mon être le plus élevé, lumineux, incommensurable, primordial. Tel que tu me vois, nul autre ne m'a vu. Tel que tu me vois avec les forces qui te sont maintenant accordées par grâce, je n'ai jamais eu connaissance de ce qui se trouve dans les Védas, je n'ai jamais été touché par les sacrifices qui m'ont été offerts. Aucune offrande n'est arrivée jusqu'à moi, aucune étude ne s'est élevée jusqu'à moi ; ni les cérémonies, ni l'expiation la plus pénible ne permettent de me contempler dans la forme que je revêts actuellement, la forme humaine dans laquelle tu me contemple en ce moment, ô grand héros. Pourtant tu ne dois pas avoir peur, tu ne dois pas être troublé par l'aspect effrayant de ma forme. Libre de toute crainte, comblé par l'Esprit, tu me contempleras de nouveau tel que tu me connais dans ma forme actuelle. »


Et le récit que fait Sanjaya à Dhritarâshtra l'aveugle se poursuit ainsi :

« Lors donc que Krishna eut ainsi parlé à Ardjouna, celui qui est incommensurable, sans commencement ni fin, celui qui est supérieur à toutes les formes, disparut, et Krishna se montra de nouveau dans sa forme humaine comme s'il voulait par son apparence amicale, tranquilliser celui qui avait eu si peur. Ardjouna dit alors : " Maintenant que j'ai de nouveau sous les yeux ta forme d'homme, mon savoir me revient. Je reprends conscience et je redeviens celui que j'étais. " Krishna reprend : " Cette forme qu'il est si difficile de contempler, que tu as reconnue comme étant la mienne, c'est celle que les Dieux aspirent sans cesse à regarder. Les Védas n'en donnent pas connaissance, elle n'est accessible ni par la pénitence, ni par les dons ou des sacrifices, ni par quelque cérémonie que ce soit. Rien de tout cela ne me révèle sous cette forme que tu as vue.

Seul celui qui sait s'isoler, se libérer des Védas, de toute expiation, de tout sacrifice, de tout culte, pourra me contempler sous cette forme, me reconnaître et ne faire qu'un avec moi. Celui qui agit comme je le lui suggère, celui qui m'honore et m'aime, celui qui ne tient pas compte du monde et qui est plein d'amour pour tous les êtres, celui-là vient à moi, ô mon fils de la lignée de Pandou.»
» (R. Steiner)

Avatar direct de Vishnou trente et un siècles avant Son incarnation dans une chair humaine, Krishna manifestait alors ainsi la totalité de la réalité du Verbe - du triple Logos à venir - en exprimant ici par avance ce qu'Il exprimerait un jour sous les traits de celui qui devait devenir le Porteur du Christ. Aussi Rudolf Steiner put-il conclure :

« Nous sommes là devant un mystère cosmique dont la Gîtâ nous dit qu'il a été communiqué à l'humanité à une heure solennelle, l'heure où, l'antique clairvoyance dépendant du sang ayant disparu, l'âme humaine a dû chercher de nouvelles voies vers l'Infini, vers l'Impérissable. Ce mystère nous est annoncé afin que nous voyions également tout ce qui peut devenir dangereux pour l'homme lorsque étant sorti de lui-même, il a vu sa propre nature. Ce mystère humain et cosmique qui est celui de notre propre essence, telle qu'elle se révèle à une véritable connaissance de soi, constitue la plus grand énigme de l'univers. Il ne nous est permis de nous le représenter que si nous pouvons le faire avec humilité. Aucune faculté de compréhension ne suffit pour aborder ce mystère ; il y faut le sentiment approprié. Personne ne peut s'en approcher, tel qu'il s'exprime dans la Gîtâ, s'il ne le fait pas avec vénération. Seul ce sentiment permet de l'appréhender. »

(R. Steiner, La Bhagavad-gîtâ et les épîtres de saint Paul, Paris, 1976, 3ème conf.)

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Vendredi 25 juillet 2008 5 25 /07 /2008 11:18


KRISHNA :

Ta pensée plongée en moi, Arjuna,
gardant ton détachement intérieur
et faisant de moi ton refuge,
ainsi, sans aucun doute, sauras-tu qui je suis
dans ma totalité.
Écoute!

Je vais, sans rien laisser dans l'ombre,
te dire la connaissance
et la perception qu'on en a.
Une fois cette connaissance acquise,
il ne reste ici-bas absolument plus rien
à connaître.

Parmi des milliers d'hommes, il en est peu
qui tendent vers ce but.
Et même parmi ceux qui font tous leurs efforts
et y parviennent,
il en est peu qui réellement me connaissent.

Terre, Eau, Feu, Air, Éther, Pensée, Conscience
et sens du Moi,
telles sont les huit divisions de ma Nature.

Elle est manifestée.
Mais sache que je possède
une autre nature,
non-manifestée,
incarnée dans l'être vivant :
c'est elle qui soutient le monde.

Elle est le creuset de tout ce qui existe,
sache-le.
C'est moi qui suis, de l'univers entier,
et l'origine et le terme.

Au-delà de moi, rien n'existe, Arjuna.
Tout l'univers est suspendu en moi
comme sur un fil
des myriades de perles.

Je suis la saveur dans les eaux, Arjuna,
je suis la lumière, et du soleil et de la lune,
je suis dans les Veda le mantra Om,
je suis le son dans l'éther
et je suis la vitalité dans l'homme.

Je suis le parfum sacré de la terre
et je suis l'éclat dans le feu,
je suis la vie dans ce qui existe,
je suis l'ardeur chez les ascètes.

De ce qui est, je suis le germe, sache-le, Arjuna,
le germe immémorial.
Je suis la clairvoyance chez les sages,
je suis la gloire des héros,

je suis la force des forts, une force
affranchie de désir et de passion.
Je suis en toute chose le désir
en harmonie avec l'ordre cosmique, Arjuna.

Et les états de la nature, la transparence de l'aurore,
la fièvre de midi, la pesanteur du soir,
sache que c'est de moi qu'ils viennent,
mais moi je ne suis pas en eux,
c'est eux qui sont en moi.

Abusé par ces trois états faits de matière,
tout cet univers que voici
n'a pas conscience que je suis au-delà,
que je suis immuable.

Divine, en effet, mais aussi matérielle
est ma forme manifestée,
il est ardu d'aller au-delà d'elle.
En vérité, qui se tourne vers moi
passe au-delà de cette forme.

Abusés par leurs actes, hommes tombés très bas,
ils ne se tournent pas vers moi,
ceux dont ma forme étouffe la conscience,
ils gisent au coeur des ténèbres.

Ils sont de quatre sortes, Arjuna, les êtres aux actes justes
qui ont part à ce que je suis :
l'homme livré au destin, l'homme qui désire connaître,
l'homme qui a pour but la richesse
et l'homme empli de connaissance.

D'entre eux, seul ce dernier,
sans cesse intérieurement détaché,
a part à la Conscience.
Pour lui, je suis cher, plus que tout,
et lui, pour moi, est cher.

Précieux, ils le sont tous, mais celui qui connaît,
il est vraiment lui-même,
c'est ma pensée :
par son détachement, il est en moi
comme en la voie la plus haute.

C'est au terme de naissances sans nombre
qu'un être qui connaît trouve refuge en moi.
Très difficile à rencontrer, l'âme profonde
qui sait que je suis toute chose.

Obnubilés par leurs désirs, les hommes
vont à d'autres dieux.
Cherchent-ils la maîtrise d'eux-mêmes ?
Leur nature est toujours leur maître.

Quiconque désire prier une forme
que la foi lui rend accessible,
cette foi, c'est moi qui l'accorde
et qui la rends constante.

Sa foi en fait un être détaché,
il cherche à se concilier cette forme,
les désirs qu'alors il éprouve,
c'est moi, en effet, qui les donne.

Mince est le gain pour ceux
dont la vision est courte.
C'est par le sacrifice qu'on accède aux dieux,
c'est en partageant ma nature qu'on vient à moi.

Moi qui suis au-delà des formes,
on me croit présent dans les formes,
c'est manquer de discernement.
C'est ignorer que ma nature est au-delà,
hors de tout changement
et à rien comparable.

Je ne suis pour personne visible,
ma propre création me cache.
Ainsi abusé, le monde ne voit pas
que je suis au-delà de l'espace et du temps.


Je connais les formes qui furent
et celles qui existent, Arjuna,
je connais les formes futures,
mais nul ne me connaît.

Surgie de la rivalité entre désir et répulsion,
la dualité rend aveugle, Arjuna.
C'est pour cela que dans le monde manifesté
toutes les formes ont une cécité totale.

Mais ceux que plus rien n'affiige,
les êtres aux actes justes
et, par là, affranchis de la dualité opaque,
ces êtres ont part à ma nature,
inébranlablement.

C'est en cherchant, une fois entré en moi,
à s'affranchir de la vieillesse et de la mort
qu'on voit que l'âme incarnée tout entière
et que l'action dans sa totalité
sont en réalité Conscience.

Voir que je ne fais qu'un avec l'âme des choses,
avec l'âme des dieux, avec l'âme du sacrifice,
le voir même à l'instant du grand départ,
c'est me voir d'une esprit enfin libre.

Bhagavad Gîtâ - VII - "De la perception de la connaissance" - (Mahâbhârata, chant VI : Bhismaparvan)

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Samedi 10 mai 2008 6 10 /05 /2008 23:22
Les Indiens connaissent ce mot, mais il a perdu pour eux l'importance qu'il revêtait pour leurs ancêtres.

La philologie occidentale en a fait un terme ethnologique lié à une race mal définie dont varie la valeur suivant les hypothèses. Il en est, maintenant, qui même parmi les philologues, commençent à reconnaître que ce terme, en son emploi originel, exprimait non une différence de race, mais une différence de culture. Dans le Véda, en effet, les peuples aryens sont ceux-là qui avaient accepté un mode particulier de culture de soi, d'entraînement intérieur et extérieur, d'idéalité, d'aspiration. Les dieux aryens étaient les puissances supra-physiques aidant les mortels dans leur lutte pour acquérir la nature de la divinité. Ce mot ârya résumait à lui seul les plus hautes aspirations de la race humaine à son début, son plus noble tempérament religieux et les tendances les plus idéalistes de sa pensée.

Plus tard, le mot ârya exprima un idéal éthique et social particulier, un idéal de vie bien conduite, de sincérité, de courtoisie, de noblesse, de loyauté, de courage, de bienveillance, de pureté, d'humanité, de compassion, de protection des faibles, de générosité, d'observance du devoir social, de soif de connaissance, de respect pour les sages et les savants et les réalisations sociales. C'était l'idéal à la fois du brâhmane et du kshatriya. [1] Tout ce qui s'écartait de cet idéal, tout ce qui tendait à être vil, mesquin, obscur, grossier, cruel ou faux était qualifié de non aryen. Aucun mot du langage humain n'a de plus noble histoire.

Aux premiers temps de la philologie comparée, lorsque les érudits cherchèrent dans l'histoire des mots l'histoire préhistorique des peuples, on crut que le mot ârya dérivait de la racine ar, labourer, et que les Aryens védiques furent ainsi nommés quand ils se séparèrent de leurs parents du Nord-Ouest, qui méprisaient les travaux d'agriculture et demeurèrent bergers ou chasseurs. Cette hypothèse ingénieuse n'a guère ou même point de base. Mais en un sens, nous pouvons accepter la dérivation. Quiconque cultive le champ que l'Esprit Suprême a fait pour lui - sa terre de plénitude intérieure et extérieure - quiconque ne le laisse pas sans produire ni ne permet que l'ivraie l'étouffe, mais travaille pour en tirer tout ce qu'il peut donner, celui-là, par cet effort même, est un Aryen.

Si ârya n'était qu'un terme de race, une étymologie plus vraisemblable serait ar, force ou vaillance, qui vient de ar, combattre, d'où Arès, le nom du dieu grec de la guerre, et peut-être même aréïos, vertu, qui a d'abord, comme le latin virtus, le sens de force et de courage physiques, puis celui de force et d'élévation morales. Nous pouvons aussi accepter ce sens pour ârya. « Nous combattons pour acquérir la Sagesse sublime, c'est pourquoi les hommes nous appellent guerriers. » Car la Sagesse implique choix et connaissance de ce qui est le meilleur, le plus lumineux, le plus divin. Certainement, elle signifie aussi la connaissance de toutes choses, la charité et le respect à l'égard de toutes choses, même de celles qui paraissent les plus misérables, les plus laides ou les plus obscures, pour l'amour de la Déité universelle qui choisit de demeurer également en toutes. Mais encore, la règle de l'action correcte est un choix, c'est préférer ce qui exprime la divinité à ce qui la dissimule. Et le choix entraîne une bataille, une lutte. On ne le fait pas facilement et on ne le met pas facilement en pratique.

Quiconque fait ce choix, quiconque cherche à s'élever de palier en palier vers la hauteur divine, sans rien craindre, sans se laisser rebuter par aucun retard ni aucun échec, sans se dérober devant une vastitude parce qu'elle est trop vaste pour son entendement, ni devant une hauteur parce qu'elle est trop haute pour son esprit, ni devant une grandeur parce qu'elle est trop grande pour sa force et son courage, celui-là est l'Aryen, le combattant et le vainqueur divins, le noble, aristos, le meilleur, le shreshtha de la Guîta.

Intrinsèquement, dans son sens le plus fondamental, ârya veut dire effort, ascension, triomphe. L'Aryen est celui qui combat et triomphe de tout ce qui, en lui ou hors de lui, fait obstacle au progrès humain. La conquête de soi est la première loi de sa nature. Il triomphe de la matière et du corps et n'accepte pas, comme le fait l'homme ordinaire, leur pesante lenteur, leur inertie, leur routine mortelle et leurs limitations tamasiques [2]. Il triomphe de la vie et des énergies vitales et refuse d'être dominé par leurs faims et leurs fringales ou asservi par leurs passions râdjasiques. [3] Il triomphe du mental et de ses habitudes, il ne vit pas dans une coquille d'ignorance, de préjugés héréditaires, d'idées communes, d'opinions agréables mais sait comment chercher et choisir, comment être d'une intelligence large et souple, tout en ayant une volonté ferme et forte. Car en toutes choses, il recherche la vérité, en toutes choses la justice, en toutes choses la grandeur de la liberté.

Pour lui, le but de sa conquête de soi est sa propre perfection. Il ne détruit pas donc pas ce qu'il conquiert, mais l'ennoblit et le complète. Il sait que le corps, la vie et le mental lui sont donnés afin qu'il parvienne à quelque chose qui leur soit supérieur ; ceux-ci doivent donc être dépassés et surmontés, leurs limitations repoussées, et l'assouvissement de leurs plaisir rejeté. Mais il sait également que le Très-Haut n'est pas une nullité dans le monde, mais qu'Il s'y exprime de plus en plus, que c'est une Volonté, une Conscience, une Béatitude divine, un Amour divin se déversant, dans les termes de la vie inférieure, sur celui qui Le trouve et, alentour sur tout ce qui est capable de Le recevoir. C'est cela qu'il cherche, et il en est le serviteur et l'amant. Quand il l'a atteint, il le répand sur l'humanité sous forme d'activité, d'amour, de joie et de connaissance. L'Aryen, en effet, est toujours un travailleur et un guerrier. Il ne s'épargne aucun labeur mental ou corporel, soit qu'il cherche le Très-Haut, soit qu'il Le serve. Il n'esquive aucune difficulté, ni ne cède à la fatigue. Il combat sans cesse pour l'avènement de ce royaume en lui-même et dans le monde...

Sri Aurobindo
(Inde Nouvelle et libre, Pondichéry)

Notes :

[1] Brâhmane et Kshatriya : la caste sacerdotale et la caste militaire.
[2] Tamasique : de tamas, le principe d'inertie.
[3] Radjasique : de radjas, le principe du dynamisme.
Publié dans : Vues d'Orient - Par Geo - Ecrire un commentaire - Voir les 13 commentaires
Mercredi 1 août 2007 3 01 /08 /2007 17:10
    « Comme l'herbe kusa, mal prise, taille la main ; de même la vie ascétique, mal pratiquée, conduit aux enfers. »

majjhima-nikâyo, II (I, 13)

http://www.10-doigts-bouddha-eveille.com/image_045.jpg

    « Tout se passe comme si un homme, désirant des serpents, se mettant en route pour des serpents, cherchant des serpents, trouvait un puissant serpent et l'empoignait par le corps ou par la queue : le serpent se jetterait sur lui, et il le mordrait à la main, au bras ou en d'autres endroits, en sorte que l'homme en pâtirait la mort ou de mortelles douleurs - et pourquoi cela ? Parce que l'homme avait mal empoigné le serpent : or c'est ainsi qu'il existe des hommes pour qui les doctrines mal comprises ne sont que malheur et douleur. Et pourquoi cela ? Parce qu'ils ont mal employé les doctrines. »

majjhima-nikâyo, XXII (I, 208-9)
In "La doctrine de l'éveil" de Julius Evola
Publié dans : Vues d'Orient - Par Geo - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

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  • : Orientations existentielles dans une époque de dissolution.

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