Jakob Wilhelm Hauer

Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /2009 21:54

L'Allemagne, patrie des grands mouvements de la philologie, de la philosophie et de la théologie, a cherché, entre le romantisme et le biologisme du IIIième Reich, une voie alternative en matières religieuses : de Schelling à Daumer, de Paul de Lagarde à Hauer, en n'oubliant pas les apports magistraux de Nietzsche, le christianisme a été interrogé, mis au banc des accusés et rendu responsable des aliénations multiples qui affectent le continent européen. La vraie religion de l'Europe, une religion de la vie, une religion qui chante la prolixité du réel, qui prononce un grand oui devant la création, une religion de l'affirmation absolue, a été oblitérée pendant dix à quinze siècles par une religion abstraite, qui nie le sacré inscrit dans toutes choses, qui dit non à la vie, qui est négation constante de la beauté et des virtualités de chaque chose. Mais cette oblitération a souvent été une pseudo-morphose, pour reprendre le vocabulaire de Spengler. C'est-à-dire que le passage de l'Europe au christianisme n'a pas été total. Que des pans entiers de la pensée européenne ont simplement accepté un travestissement chrétien, sans renoncer à l'essentiel. Dans cet espace de pensées travesties, de pensées qui n'avaient pas changé fondamentalement, les philosophes allemands ont puisé les éléments de leur rénovation religieuse, de leur quête pour retrouver les valeurs cardinales de la Grande Affirmation.


Parmi ces philosophes : Jakob Wilhelm Hauer. Né dans un milieu piétiste de Souabe, il choisira, à l'âge adulte, de devenir missionnaire aux Indes. Mais, arrivé là-bas, il aura des scrupules : on n'efface pas l'âme d'un peuple en lui imposant des critères religieux qui lui sont étrangers. Et ce qui est vrai pour les Indiens, doit être vrai pour les Allemands et tous les Européens. La confrontation avec l'identité indo-dravidienne et indo-brahmanique a provoqué un déclic intellectuel chez Hauer. Désormais, il pense que les Germains, eux aussi, doivent retrouver leur être le plus intime. Dans quel espace social va-t-il pouvoir commencer cette quête du Graal ? Ce sera dans le mouvement de jeunesse, espace social qui refuse radicalement la vieille société wilhelminienne et victorienne, l'hypocrisie du catholicisme ou du protestantisme bourgeois, le façadisme sans sentiments féconds, les idéologies bassement matérialistes, etc. Rapidement, Hauer devient le chef d'un mouvement de jeunesse soucieux d'impulser de nouveaux sentiments religieux aux Allemands, sentiments issus de la mémoire la plus profonde. Ce mouvement sera le Bund der Köngener, qui existe encore aujourd'hui.


Quand les nationaux-socialistes dissolvent les ligues de jeunesse non inféodées à leur parti, Hauer ne choisit pas l'exil mais, devenu trop âgé pour limiter son action aux seuls camps et veillées et trop connu dans les milieux universitaires, il fonde la Deutsche Glaubensbewegung  (DGB; "Mouvement de la foi allemande"). Il croit que le nouveau régime fera table rase des institutions vermoulues du passé et favorisera l'édification de nouvelles structures religieuses basées sur les acquis des recherches philologiques et religieuses, commencées au XIXième siècle. Mais le régime doit parier sur la stabilité et ne peut offenser les églises établies. Les rapports de Hauer avec le national-socialisme ont donc été doubles, à la fois coopératifs et conflictuels. En 1936, il se retire de la direction de la DGB.


Après la guerre, Martin Buber, le grand rénovateur de la foi juive, défendra Hauer contre ses détracteurs et contre ceux qui voulaient prendre prétexte de sa coopération avec le régime de Hitler pour esquiver les questions pertinentes qu'il adressait à notre siècle. Et ces questions pertinentes étaient légion. Impossible donc de toutes les esquisser ici. Spécialiste de l'Inde, Hauer amorcera sa démarche par une étude approfondie de la mythologie indienne et démontrera que celle-ci est entièrement axée sur le "soi", c'est-à-dire sur l'identité individuelle et, partant, sur l'identité de chaque chose et sur l'identité fondamentale du monde, laquelle est la "réalité de la réalité". Aucune image, aucun concept, ne peut saisir cette "réalité de la réalité" qui est source d'un mouvement vital extraordinairement fécond. Au départ, le yoga consistait en une discipline pour atteindre ce "soi", cette "réalité de la réalité", mais, en Inde, sa systématisation a conduit à isoler le yogi de la vie. La technique du yoga peut donner accès au rythme primordial mais, trop souvent, elle provoque une auto-exclusion du monde, parce que le yogi échappe par son ascèse à toute responsabilité et donc aussi à tout risque de commettre une faute.


Or la faute est attaché à l'existence humaine comme la fumée au feu. La tâche de l'homme n'est pas de retourner à son "soi" avant d'avoir créé des formes, d'avoir agi et lutté. Mais cette action et cette lutte doivent se déployer dans l'HONNEUR, avec mesure et sans hybris, comme l'explique le personnage du Prince Aryuna dans la Bhagavadgîta. Ce sens de l'honneur, de l'agir permanent et de la mesure sont des constantes de la Weltanschauung de tous les peuples indo-européens. Comme Hans F.K. Günther et Ludwig Ferdinand Clauss, Hauer participera dès 1923 (donc dix ans avant l'arrivée de Hitler au pouvoir) aux recherches pluridisciplinaires et inductives qui tenteront de dégager clairement ce noyau commun de la religiosité indo-européenne. La tâche est ardue. En effet, les Indo-Européens ont occupé par vagues successives de très grands espaces en Eurasie (puis en Amérique du Nord) et leurs ressortissants ont mêlé leur sang et leur psyché au sang et à la psyché de très nombreux peuples différents d'eux. Des synthèses tantôt réussies tantôt bancales en ont résulté. Chaque mythologie indo-européenne est mixée à des résidus pré-indo-européens et, dans certaines régions, les mythologies non indo-européennes sont parfois partiellement matinées d'éléments indo-européens. La recherche comparative doit donc sans cesse décrypter ce magma : la tâche est donc non seulement ardue mais de longue haleine. L'objet de notre combat est d'inviter nos contemporains à s'y plonger et à vulgariser adéquatement les résultats de ces sciences humaines de façon à provoquer une mutation positive des consciences. De plus, sachons que la matière est si vaste et inépuisable que jamais nous ne nous répéterons à l'instar des adeptes fanatiques des formules idéologiques toutes faites.


Parmi les travaux de Hauer, il y a des textes fondamentaux à relire comme son essai sur l'origine des runes et des alphabets européens (sur lequel nous reviendrons) et sur la domestication du cheval chez les Indo-Européens. Après la guerre, et grâce à l'intercession en sa faveur de Martin Buber, Hauer a pu poursuivre ses recherches. Malgré les hécatombes des deux guerres mondiales, où des millions d'hommes sains, valides et intelligents sont tombés et n'ont pu réaliser leurs possibilités, malgré le recul de l'éthique de l'honneur et de la mesure qui en a découlé, le facteur X que constitue la "réalité intérieure" finira, après un long processus de guérison, par triompher. Les Européens, après la parenthèse de notre après-guerre inquisitorial et araseur où les racines n'ont plus été honorées, finiront par les re-rouver et les remettre à la place d'honneur qu'elles n'auraient jamais dû quitter. Les idéologies matérialistes, basées sur le thème de la "table rase", posant comme axiome l'oubli de tout passé, ont suscité des désordres au sein des sociétés européennes. Hauer croit pour sa part que derrière le fatras des prétentions modernes, se profile un noyau commun qu'il appelle das Gemeinsame.  Tous les ressortissants d'un peuple partagent inconsciemment ce noyau commun. Le dégager de sa cangue n'est possible que par la tolérance, une tolérance qui, du point de vue éthique, transcende largement les opinions idéologiques mesquines. La tolérance selon Hauer n'est pas un principe dissolvant, pour lequel tout vaudrait tout, mais un principe qui permet de dégager l'essentiel et d'unir les hommes sur la base de cet essentiel et, ainsi, de mettre un terme à des querelles stériles. Cette tolérance-là, nous la faisons nôtre, et nous tâcherons de rester de fidèles disciples de Hauer.


Source : Margarete DIERKS, Jakob Wilhelm Hauer (1881-1962), Leben - Werk - Wirkung, Verlag Lambert Schneider, Heidelberg, 1986.

Publié dans : Jakob Wilhelm Hauer - Par Mathieu - Ecrire un commentaire - Voir les commentaires

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