Je dois d'abord avouer que j'ai en horreur ce genre de néologisme. Nous avions déjà
connu, au début du siècle, dans les années fiévreuses et poétiques qui ont procédé la célébration du Millénaire de 1911, des mots à prétention plus ou moins barbare. On a parlé de « normannisme
». Parfois même en employant un y, comme si, croyait-on naïvement, le normannysme devait faire plus anglo-saxon ou plus scandinave... Voici donc, aujourd'hui, proposé par le Mouvement Normand, le
terme de « normannité ».
Normannité, permanence de la « manière normande
»
J'eusse préféré que l'on parlât plus simplement et que l'on se contentât d'évoquer
la « manière normande », tout comme nos ancêtres, voici quelques siècles, parlaient encore de la « danesche manere », pour désigner cette forme de mariage « more danico », qui devait engendré de
nombreux bâtards, dont certains fort illustres.
Il est pourtant de fait que l'adjectif même de normand peut sembler, à lui seul,
ambigu. Je n'en veux pour preuve que mon dictionnaire. J'ouvre le tome 7 du Grand Larousse en 10 volumes et je lis à la page 814 : Normand, adjectif : « roué, retors, à qui l'on ne peut se fier
». Il faut croire que les ligues spécialisées dans l'élimination - tant souhaitable - du racisme, n'ont pas encore épuré tous les dictionnaires !
La normannité, puisque normannité il y a, c'est donc tout bonnement la manière
normande, ou, si l'on préfère, l'esprit normand, pour parler comme autrefois.
Je pense qu'il ne faudrait pas chercher à définir la normannité par rapport à un
terme qui a sans doute inspiré les créateurs de ce barbarisme et qui est la francité, mot qui ne figure d'ailleurs pas dans mon dictionnaire en 10 volumes, et qui garde un sens étroitement
linguistique : la francité étant l'ensemble des peuples parlant la langue française, de la Wallonie au Sénégal et de l'île Maurice à la province du Québec, en passant éventuellement par la vallée
de la Loire. En ce sens étroit, la normannité regrouperait des îlots de patoisants, « étierpis » de Jersey en Pays de Caux. Sans nier cette réalité, qui se moque au moins d'une frontière - ce qui
n'est déjà pas si mal - je pense que nous ne saurions fonder sur elle seule ce que nous avons décidé de nommer normannité.
On pourrait sans doute plus justement opposer la normannité à ce gallicanisme
tricolore dont Michel Debré se veut le pape laïc et dont Alexandre Sanginetti avait été le prophète. Pourtant, la normannité ne peut se réduire à n'être que le contraire du jacobinisme, qu'il
soit monarchique ou républicain, conservateur ou gauchisant. La normannité, plus que le contraire de la francité, cette fois au sens politique du terme, apparaît bien davantage comme le contraire
du parisianisme.
On commence ainsi à s'avancer ainsi sur un terrain plus solide, plus explicité en
tout cas.
Je pense que le mieux, si l'on veut vraiment définir a contrario la
normannité, c'est encore de dire qu'elle est le contraire de l'actualité.
Par rapport à l'éphémère, qui noircit la première page des journaux ou tonitrue dans
les téléviseurs, la normannité est d'abord l'expression d'une permanence. Permanence invisible et même secrète, mais qui doit nous conforter, au plus profond de nous-mêmes, sur l'importance de ce
que nous entreprenons, malgré, bien souvent, l'incompréhension et même l'hostilité.
La Normandie, c'est-à-dire, pour nous, le peuple normand, l'histoire normande, la
culture normande, tout cela représente une réalité infiniment plus essentielle et nécessaire que les modes, les régimes, les opinions dont nos contemporains doivent faire leur pâture quotidienne,
à la lecture de leur journal favori ou à l'écoute de leur poste habituel.
Pourtant, ce dont tout le monde parle aujourd'hui n'aura plus guère d'importance
dans un mois, très peu dans un an et pas du tout dans quelques dizaines d'années. La normannité reste infiniment plus forte, plus durable, plus significative que toutes les idéologies et toutes
les querelles qui constituent le tam-tam de l'actualité.
La loi absolue des media modernes est de focaliser l'opinion sur un événement voué
inexorablement à être englouti par événement suivant. Tout le monde connaît - si l'on peut dire - le « problème du jour », comme ce fameux « plat du jour » servi dans les restaurants, mais
personne ne souvient de ce qu'il a mangé la semaine dernière... Quant à l'année dernière, autant parler d'avant le déluge. Car il y a, en effet, déluge de mots et de slogans, que barbouillent de
leurs diarrhées verbales les mandarins spécialistes de la rationalisation intellectuelle.
La normannité n'est donc pas un thème de réflexion journalistique. Elle n'appartient
pas à ce fameux débats des « Idées », que nous assène tous les jours un organe aussi indispensable et aussi incomplet que Le Monde.
La normannité : une réalité et un combat...
La normannité n'est pas une « idée » comme on dit. Elle est, à la fois, une réalité
et un combat.
Une réalité, parce qu'il existe une manière normande d'appréhender le monde.
C'est-à-dire une manière normande de sentir et de créer, de juger et de prier, d'aimer et de vivre. De mourir, aussi.
Un combat, parce que cette véritable « conception normande de la vie » reste bien
souvent inconsciente et devient chaque jour plus menacée. Au cours des âges, elle a quitté d'ailleurs le terrain du fait pour celui du mythe. Mais, devenant mythe, cette normannité redevient, du
même coup, fait à nouveau. Puisqu'il existe des hommes et des femmes pour transformer cette prise de conscience en volonté de lutte.
Il convient de faire une parenthèse qui n'a que trop tardé. Si l'on admet que la
normannité est - ou peut devenir - le patrimoine et le moteur de trois millions de Normands, on peut s'inquiéter que ce sentiment ne soit alors que la centième parcelle de ce que l'on pourrait
appeler l'esprit européen. Et mesurer par ailleurs combien cette Europe semble peu compter, eu égard à ce que Jean-Jacques Servan-Schreiber nomme le « défi mondial ». Ce serait nier la qualité au
bénéfice de la quantité, appliquer je ne sais quelle arithmétique pseudo-démocratique. Nous sommes de ceux qui croyons que les peuples, comme les hommes, sont irremplaçables et
irréductibles.
Parler de normannité, c'est d'abord refuser le monde gris des individus partout
semblables, soumis à une loi, à un pouvoir, à un religion uniques, voués à quelque monothéisme charlatanesque et planétaire. Les Islandais sont dix fois mois nombreux que les Normands et qui
oserait soutenir qu'ils n'ont pas le droit, et même le devoir, de défendre et d'illustrer une véritable conception islandaise de la vie - à laquelle, il faut bien le dire, nous nous sentons et
nous nous voulons étroitement apparentés.
Un second écueil serait de prêter le flanc à un procès d'intention que l'on fait
parfois aux militants du renouveau normand, en les accusant de vouloir faire du peuple normand je ne sais quel peuple élu, supérieur aux autres en quelque sorte. Le cher marquis de Saint-Pierre,
quand il présidait aux destinées des Normands de Paris, avait ainsi une formule que j'estime pour ma part assez malheureuse : « Les Normands premier partout ». Nous ne plaçons pas les
Normands « über alles in der Welt », au dessus de tout dans le monde... Nous pensons seulement que leurs qualités et leurs défauts en valent bien d'autres, et qu'ils ont le droit le plus strict
de les préférer, pour eux, aux qualités et aux défauts des autres peuples.
La normannité n'est donc pas conçue pour nous comme un réflexe d'arrogance ou une
volonté d'agression. Nous nous sommes toujours moqués de ce que les autres pensaient de nous - même quand c'est imprimé dans le dictionnaire Larousse. Mais, ne voulant pas imposer aux autres
notre manière de voir le monde, nous ne désirons pas plus qu'ils nous imposent la leur.
... dont nous sommes responsables
En revanche, nous nous différencions radicalement de ceux qui pleurnichent sur le «
colonialisme » - qu'il soit français ou américain - auquel nous serions, politiquement ou culturellement soumis. Nous pensons que si nous avons perdu notre normannité - ou si nous sommes en train
de la perdre - nous en sommes les premiers responsables. Ou bien notre peuple pourra se libérer en accomplissant sa révolution culturelle. Et nous l'y aiderons de toutes nos forces. Ou il en sera
incapable et subira alors une loi implacable de la vie, contre laquelle il ne sert à rien de gémir et d'en appeler à je ne sais quelle morale universelle, droits de l'homme ou droits des
peuples.
Nous n'éprouvons pas de sentiment de supériorité et ne ressentons donc pas de
sensation de culpabilité. Nous n'éprouvons pas d'avantage de sentiment d'infériorité et nous nous passons donc de réflexe moralisateur.
Voilà qui situe déjà la normannité et tend à rappeler que le Normand a généralement
« bonne conscience » - ce qui n'est pas obligatoirement une vertu, mais explique en partie le succès du protestantisme dans cette province.
Allons même plus loin. Ce sentiment peut aller jusqu'au contentement de soi. «
Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit », selon la formule de Pierre Corneille.
Cette attitude, pleine de « glorieuseté » du Normand devant la vie n'est-elle pas
semblable à celle de son ancêtre - ancêtre réel ou ancêtre voulu, peu importe - le fameux Viking d'il y a un millénaire ? Disciple fidèle de Fernand Lechanteur, je le crois assez volontiers. Et
je discerne une continuité qui unit les sagas islandaises aux tragédies cornéliennes. S'y exalte un même type de héros.
Il est révélateur que le Nordique païen comme le Normand chrétien se réfère
finalement, malgré un substrat religieux différent, à un système de valeurs identique - que l'on va retrouver au Grand Siècle sous les travestissements hispanique ou romain. Le héros cornélien
est le même que le héros islandais. On peut dire qu'il vit totalement sa normannité.
La Structure de la saga septentrionale et de la tragédie classique offre une
indéniable similitude : un homme solitaire affronte un destin tragique. Il ne se fait pas d'illusion sur l'issue fatale, mais reste jusqu'au bout fidèle à son devoir. C'est le triomphe du
pessimisme héroïque et d'un sentiment, d'une rare plénitude, où l'orgueil se confond avec le sens de l'honneur. Le héros islandais ou cornélien est un personnage non pas de soumission mais de
volonté. C'est exactement l'esprit du légendaire germanique : le héros connaît son destin, il ne s'y dérobe pas, mais, au contraire, l'assume totalement et trouve alors une sorte de joie amère à
le mener jusqu'au bout. Comme le dira le Viking Ragnar Lodbrog dans la fosse aux serpents : « Je meurs en souriant ».
La plus ancienne caractéristique de la normannité est donc la reconnaissance du
tragique de la vie. C'est ce qui entraîne un pessimisme foncier. Le Normand n'a pas d'illusions, ni sur lui-même, ni sur les autres et la vie est ce qu'elle est. La révolte est inutile. Pire,
elle est « ignoble ».
Comme l'écrit Maupassant, à la fin de son roman Une vie : « La vie, voyez-vous,
ça n'est jamais si bon, ni si mauvais qu'on croit ».
La normannité exclut toute attitude de fuite, tout refuge dans l'irréel d'un
arrière-monde. Devenu chrétien, le Normand fera sienne la maxime : « Aide-toi, le ciel t'aidera ».
La normannité : permanence d'un tempérament
La normannité se manifeste donc, en tout premier lieu, par la permanence d'un
certain tempérament.
Abel Miroglio avait fondé au Havre, juste après la dernière guerre, un Institut de
Psychologie des Peuples, dont les travaux ont été aussi passionnants que méconnus. Un de ses collaborateurs pour la Normandie était, tout naturellement, Fernand Lechanteur, qui se méfiait de la
psychologie scientifique et qui faisait plutôt de la psychologie populaire, conjuguant avec bonheur une solide hérédité paysanne et une bonne formation universitaire. Son étude sur Les deux
populations de la Manche est restée à juste titre célèbre. Elle contient un portrait du Normand « nordique », qui confirme, à l'aide de multiples exemples, ce que nous savions déjà par la
lecture des travaux d'André Siegfried.
Il faut toujours se reporter à une remarquable conférence, vieille déjà d'un quart
de siècle sur la Psychologie du Normand . Le sociologue havrais s'attache à mettre en valeur un certain nombre de traits qui constituent justement la normannité, et d'abord dans le
domaine politique - qui n'est que la projection d'un tempérament que l'on pourrait aussi bien découvrir dans la littérature ou les arts plastiques.
Avant tout réalistes, les Normands ne sont ni des réactionnaires, ni des
révolutionnaires, considérant les extrémismes comme des utopies, et se méfiant des utopies, qui leur semblent à la fois stupides et dangereuses. Ce sont plutôt des conservateurs, qui possèdent à
la fois le sens de l'égalité et celui de la hiérarchie, ce qui apparaît pas sans quelque contradiction.
Sans illusion sur la nature humaine, ils se défient des rêveries à la Jean-Jacques
Rousseau. Pessimistes et sceptiques de nature, ils tiennent à leur liberté, ce qui est somme toute assez fréquent, mais aussi à celle des autres, ce qui l'est moins. Aussi ils gardent le sens des
nuances et refusent les fanatismes. Ils détestent les doctrinaires et sont essentiellement pragmatiques. Ils pensent assez volontiers que ce qui est bon, c'est ce qui
réussit...
Une des formules d'André Siegfried me semble remarquable : « Les Normands ne
pensent pas que la vérité soit toute entière d'un seul côté ». Aussi sont-ils tolérants de nature, ne détestant réellement que le sectarisme. Ils ne sont fanatiques que de la modération.
Épris d'indépendance, mais amoureux de l'ordre, ils abominent tout autant la tyrannie que l'anarchie. Et la méfiance reste leur grande sauvegarde.
Ce tableau, dont les grandes lignes furent confortées par des observations « sur le
terrain » lors de campagnes électorales (datant il vrai du début de ce siècle) se trouve sans aucun doute modifié par l'intrusion brutale des media modernes. Pourtant, il reste assez juste dans
son ensemble et définit assez bien ce que peut être la normannité dans le domaine politique.
La géographie électorale de la Normandie témoigne encore d'une certaine constance
qui va du bonapartisme sous le Second Empire au gaullisme plus récemment. Le reflux de ces tentations d'unanimisme conservateur, à la fois nationaliste et socialisant (la « participation ») se
marque désormais par un goût pour le centrisme, qui englobe à la fois le centre droit et le centre gauche, et explique tout aussi bien les récentes poussées du parti socialiste ou de l'UDF, au
détriment du RPR ou du Parti Communiste, que les médiocres résultats des droitiers ou des gauchistes. Quant à l'écologie, elle n'a de succès que lorsqu'elle apparaît comme un centrisme et non
comme un extrémisme.
Plus que les conséquences électorales de la normannité politique, importe peut-être
davantage pour nous l'origine même de ce tempérament particulier. Jean Datain a publié naguère un excellent essai sur la mentalité normande et les influences nordiques, qui recoupe
parfaitement les remarques et les observations d'André Siegfried comme de Fernand Lechanteur.
Il s'attache à montrer que le tempérament normand reste avant tout sensible au sens
des nuances et ne craint pas les contradictions apparentes.
L'Histoire a montré à quel point les Normands de la période ducale étaient à la fois
braves et prudents, suivant d'ailleurs en cela l'enseignement du Hávamál, le livre de l'antique sagesse scandinave.
D'autre part, les Normands ont montré au cours des âges et au hasard des conquêtes,
une étonnante capacité à s'adapter à d'autres peuples et d'autres cultures, c'est-à-dire à se transformer en surface tout en restant fidèles à eux-mêmes dans le fond.
Hors de son pays, le Normand semble souvent perdre de son identité, alors que sa
spécificité réside justement dans cette disparition apparente de la normannité extérieure.
Aussi, paradoxalement, les plus Normands de nos compatriotes sont souvent des gens
ayant quitté leur pays, parfois depuis plusieurs générations. En revanche, des gens venus d'ailleurs - des horzains - se sont parfaitement acclimatés et sont devenus aujourd'hui des Normands
exemplaires.
La normannité ne fonctionne donc pas en cercle fermé. Elle est un échange constant
entre le plus profond de nous-mêmes et ce qui pourrait apparaître comme le plus étranger.
D'un côté, le Normand s'adapte. De l'autre, la Normandie
adopte.
Les écrivains normands : des fondateurs et des
précurseurs...
Parce qu'ils n'ont pas une langue particulière - je classe totalement à part les
patoisants - les écrivains normands passent souvent à des yeux ignorants pour des écrivains français « comme les autres ». Cette impression pourrait s'accentuer encore quand on mesure à quel
point les écrivains d'origine normande ont contribué à créer et à enrichir la littérature française. Et c'est bien là leur première caractéristique, celle d'être des fondateurs et des
précurseurs.
Le Normand Turold, avec la Chanson de Roland, donne le coup d'envoi de la
littérature héroïque médiévale. Et nous ne cesserons plus ensuite de nous trouver à l'aube de toutes les révolutions littéraires, y compris la poésie féminine avec Marie de France et la satire
politique avec Olivier Basselin.
On peut dire, sans trop exagérer, que Malherbe « invente » le classicisme,
Fontenelle la philosophie du siècle des Lumières, Bernardin de Saint-Pierre le romantisme, Barbey d'Aurevilly le régionalisme, Flaubert et Maupassant le naturalisme, Alphonse Allais l'humoriste,
Maurice Leblanc, Gustave Lerouge et Gaston Leroux (précédés par Hector Malot) le roman populaire, André Breton le surréalisme ou Léon Lemonnier le populisme.
Ces écrivains ont la passion de la langue, du mot juste, du verbe précis. Ils font,
dans un certain sens, une littérature de juristes. Épris d'ordre, ils le sont autant de liberté et d'indépendance. Ils ne craignent pas la démesure, mais ils la contrôlent. Ils restent maîtres
d'eux-mêmes et de leurs folies. Ils sont éloquents plus que lyriques. Ils possèdent tous une forte logique interne, même si ce n'est pas celle de tout le monde. Il existe un sens très normand de
l'enchaînement inéluctable des causes et des effets. « Prendre les choses par le bon bout de la raison », disait toujours Rouletabille. Mais ces raisonneurs ne sont pas des sophistes. Et quel
goût pour les solides réalités de la terre - qui n'est pas forcément le « terroir » dans un sens étroit.
Ces écrivains normands sont aussi bien souvent des témoins lucides et amers, à la
fois profondément de leur temps et totalement en marge de la mode. Cela est très sensible avec des hommes aussi différents en apparence et aussi semblables dans le fond que Saint-Evremond et
Boulainvilliers, Gobineau et Tocqueville, Frédéric Le Play et Georges Sorel, Rémy de Gourmont et André Gide, Drieu La Rochelle et Jean Prévost. Sans oublier Raymond Queneau.
Il existe chez eux une véritable normannité qui s'exprime dans cette passion
d'observer les hommes et le monde, de les comprendre et de les deviner. Tout cela sans aucun souci des idéologies dominantes, des illusions morales, des tabous religieux.
La normannité se trouve, plus que nulle part ailleurs, dans ce paysage intellectuel
situé à la charnière de la littérature et de la politique. Nous y avons brillé, avec une pléiade d'écrivains à la fois solitaires et inclassables et dont toute l'œuvre, d'analyse plus que de
doctrine, est dominée par la double idée du scepticisme et de la tolérance. Tous sont des « moralistes », à condition de donner à ce mot sa véritable signification, puisque justement ils n'ont
pas de « morale » au sens habituel et bourgeois du terme.
... mais aussi des sceptiques, des inclassables
Ces écrivains, qui incarnent, sans doute plus que d'autres, la normannité dans sa
permanence, sont souvent des encyclopédistes-nés tout autant que des politologues d'instinct. Voir Émile Littré. Ces Normands sont curieux de nature, incapables de se désintéresser de la marche
des choses, avides de « démonter la machine ». Et pourtant sans aucune illusion sur le néant final.
Flaubert reste assez exemplaire de cette attitude, avec Maupassant dans son ombre,
aussi choqué par l'avidité de la classe possédante que par l'envie des partageux, comme on disait alors. D'où cette phrase immortelle de l'ermite de Croisset, qui résume assez bien une certaine
sagesse politique normande, toute d'observation et de scepticisme : « L'idéal de la démocratie, c'est d'élever le prolétaire au niveau de la bêtise du bourgeois ».
Nos penseurs politiques expriment sans doute le plus la normannité dans ce qu'elle a
d'original et de permanent. Ils restent, la plupart du temps, inclassables dans un parti traditionnel. Tocqueville n'est pas un vrai démocrate, ni Gobineau un vrai raciste, ni Sorel un vrai
socialiste, ni Drieu un vrai fasciste (pas plus que son ami Raymond Lefevre n'était un vrai communiste, sans doute) ni Jean Prévost un vrai radical.
Le silence dont on entoure encore aujourd'hui la personnalité et l'œuvre de Jean
Prévost montre à lui seul que grand résistant, fusillé par les Allemands au Vercors, n'est pas perçu comme un résistant semblable aux autres. Il gêne parce qu'il correspond à lui-même et non pas
à l'image qu'on voudrait se faire de lui.
Quand il s'est agi de politique politicienne et non plus analytique, beaucoup
d'entre eux, éternels insatisfaits par goût de l'absolu, ont navigué de la droite à la gauche et vice-versa. Le romancier Octave Mirbeau est assez exemplaire : antisémite devenu dreyfusard et
socialiste devenu patriote.
La plupart ne sont pas anticléricaux, comme on disait autrefois, ni même croyants.
Pourtant, ils montrent presque tous un intérêt passionné pour la religion ou plutôt pour l'intrusion du sacré dans la vie. Le scepticisme qui les éloigne de la foi ne les conduit pas pour autant
à l'intolérance et au sectarisme. Ils sont de véritables agnostiques.
Un des traits constants de la normannité chez nos penseurs politiques, c'est leur
souci de dépasser les frontières. Ils sont forts peu sensibles au nationalisme hexagonal. Mais quand ils se disent Normands, ce n'est jamais pour construire un micro-nationalisme, mais au
contraire pour trouver des parentés et des aventures au-delà des frontières imperméables de la nation française.
La Normannité n'est jamais un repli frileux sur la province, mais au contraire une
découverte de ce que notre ami Pierre Godefroy nomme l'universalisme - et dont il fait d'ailleurs le contraire du cosmopolitisme.
Déjà Pierre Dubois, sous Philippe Le Bel, au début du XIIIème siècle, rêvait de «
faire l'Europe » et osait opposer le pouvoir temporel du souverain au pouvoir spirituel du pape. L'abbé de Saint-Pierre, d'une autre manière, a imaginé les États-Unis d'Europe et la Société des
Nations, Saint-Evremond a vécu et est mort à Londres. Tocqueville s'est passionné tout autant pour la Russie que pour l'Amérique, Gobineau a voyagé dans le monde entier en cherchant les vestiges
du grand choc planétaire des races, Rémy de Gourmont sans bouger de chez lui a été révoqué de son poste de fonctionnaire pour avoir été un petit pamphlet le joujou du patriotisme,
Georges Sorel a inspiré Lénine tout autant que Mussolini, Drieu s'est voulu européen jusqu'à la démesure et s'est enflammé pour Genève, Berlin et Moscou, Jean Prévost a compris l'Espagne et
l'Amérique mieux que nul autre. Quant à André Siegfried, il était comme chez lui dans le monde entier.
Si les écrivains normands, et spécialement les penseurs politiques, sont presque
tous fascinés par leur souche originelle de lointaine origine scandinave, on ne trouve guère chez eux de racisme, mais au contraire curiosité et goût de la différence. L'idée que tous les hommes
puissent être semblables leur paraît la plus dangereuse des utopies. Plutôt l'individualisme solitaire que l'état mondial. De surcroît, ils se méfient de la conscience universelle, comme ils se
méfient de tout absolu et de toute chimère.
Mais encore des lucides et des solitaires
La normannité peut parfois sembler un refus de s'engager, tant la tolérance est
instinctive et le scepticisme paralysant. Les Normands sont souvent assez lucides pour mesurer la vanité des choses. Ils ne se lancent dans l'action que par un difficile sursaut - voir Drieu et
Prévost - mais souvent leur lucidité les freine. Ce sont plus des conseillers - solitaires et jalousés, d'ailleurs - que des meneurs. Peu de généraux et peu d'amiraux chez nous. Le seul Normand
important pour Napoléon n'est pas un traîneur de sabre, mais c'est le consul Lebrun, celui qu'il aimait à nommer « mon sage Mentor ».
Il semble bien que les Normands répugnent à se classer et se sentent mal à l'aise
quand ils doivent se frotter à la politique telle qu'elle est vécue dans l'hexagone. André Siegfried remarquait que le Normand était d'instinct un « Whig » et qu'un tel parti, s'il est une
réalité outre-Manche, n'existe pas sur l'échiquier politique français.
Les Normands ont donc une étrange caractéristique, celle de se trouver partout chez
eux. De se sentir « biens dans leur peau » n'importe où dans le monde. Et, en même temps, d'éprouver le sentiment d'être partout des étrangers, des « horzains ». Le Normand qui s'est frotté au
monde a l'impression d'avoir été mal compris par les non-Normands. Certes. Mais il a aussi l'impression de n'être plus compris par ses compatriotes restés au pays. Content de lui, il ne se sent
pourtant à l'aise nulle part désormais. Aussi la normannité est-elle souvent vécue comme une solitude.
Le Normand conscient de sa normannité appartient à ce peuple dont mon ami Paul-René
Roussel aime à dire qu'il est « the people between », expression intraduisible, mais significative.
La normannité : une permanence et non « la tradition
»
Cette normannité, cet esprit normand, dont nous avons entrevu les manifestations
dans le monde éthique, littéraire ou politique, ne s'est pas manifesté avec une égale acuité au cours des siècles.
D'abord instinctive et vitale, la normannité a été l'irruption sur le terroir de
Neustrie d'une force neuve. « Pure », comme dirait Patrick Grainville. Cette force s'est muée en conscience historique, grâce à la volonté du Duc Guillaume. Après l'abâtardissement dû aux
Plantagenêts, après la coupure entre le continent et la Grande Île, après l'annexion à la France, la normannité a glissé du plan souverain et guerrier au plan artistique et littéraire. Les
Normands, ne pouvant s'exprimer politiquement, ont été obligés de trouver un substitut à leur trop-plein de vitalité et à leur désir de marquer le monde de leur empreinte.
Les étapes de la « réduction » qui vont conduire de l'indépendance à l'autonomie et
du particularisme à l'assimilation, sont connues : 1204, 1469, 1790, pour n'en citer que trois. A chaque épreuve, il semble que les Normands « compensent » par un véritable réflexe inconscient, en se réfugiant dans les lettres et les arts. La politique - interdite - se transmue en
architecture ou en littérature. Le dernier avatar est le folklore.
Il apparaît clairement que si nous voulons retrouver les grandes lignes de force de
la normannité, nous ne devons pas nous contenter d'en appeler à une « tradition », qui aurait trouvé son aboutissement dans la civilisation rurale du siècle dernier.
Cette Normandie, qui va - en gros - de la Monarchie de Juillet à la guerre de 1914,
nous paraît à la fois proche et lointaine. Proche, parce que nous en avons nous-mêmes connu et vécu de nombreux vestiges dans notre enfance. Lointaine, parce qu'elle est, dans ses manifestations
extérieures, condamnée par l'évolution scientifique du monde moderne.
Le plus grand danger qui nous guette serait d'identifier la normannité à cette
Normandie du XIXème siècle, figée en une sorte de musée Grévin des arts et des traditions populaires. Un attachement sentimental, et respectable, nous conduirait à en gommer tous les aspects
négatifs. Entre autres la misère ouvrière et rurale, l'acceptation d'une tutelle administrative de plus en plus envahissante, l'alcoolisme partout présent, l'abandon total devant le centralisme,
l'émigration vers paris considérée comme une promotion, etc...
N'attachons pas la normannité à une époque où la Normandie cesse volontairement de
vouloir rester elle-même. Quand le naturel devient mascarade, on peut se demander comment pourrait subsister ce que nous appelons justement la normannité.
Et cette normannité ne se confond pas obligatoirement pour nous avec le seul niveau
populaire, où il en subsiste encore des traces. Ne craignons pas de le dire : l'esprit normand a été vécu, exalté, transmis par des individus d'élite.
Il pouvaient certes être fils de pauvres paysans, comme Jean-François millet, mais
ils se sont faits eux-mêmes, selon la belle expression, et sont devenus « des gens de marque ».
Ce sont ces « premiers hommes », comme on dit parfois, qui sont pour nous les vrais
garants de la normannité. Celle-ci n'est pas une sorte d'état de grâce que partageraient tous ceux qui ont quatre grands-parents normands, de préférence natifs d'un bourg rural. La normannité est
avant tout l'apanage de ceux qui ont donné un sens à notre peuple et qui lui ont ouvert la voie, les maîtres d'œuvre, les créateurs, les poètes qui sont aussi des prophètes.
La normannité : un ordre et une création
C'est pourquoi la normannité, nous la chercherons plus dans le cloître d'une abbaye
que dans un pressoir à pommes, plus dans un essai politique original que dans une chansonnette qui a traîné dans tout l'hexagone, plus dans des œuvres littéraires nouvelles que dans des
exaltations gastronomiques ou des superstitions villageoises.
La normannité, certes, accepte et intègre tout ce qui est normand. Mais elle établit
une indispensable hiérarchie. Tous nous appartient, mais tout n'a pas la même valeur. La normannité, dans ce sens, n'est pas un chaos, un fourre-tout hétéroclite, mais un ordre. Et par là, elle
participe pleinement à la grande constante normande qu'est la mise en forme, cet hommage de la fantaisie à la construction.
Il est normal que nous assistions aujourd'hui à une véritable déperdition de la
normannité. Il ne sert à rien de s'enorgueillir d'un passé mort, d'un patrimoine figé, d'une histoire close. Quoi qu'il advienne désormais - et c'est là précisément la grande découverte de
l'action régionaliste depuis un siècle et même un peu davantage - la normannité n'est plus instinctive mais devient volontaire.
La normannité est donc tout ensemble conservatrice et révolutionnaire,
aristocratique et populaire, tolérante et combative. Elle ne représente pas seulement pour nous un héritage auquel nous aurions droit, mais aussi un combat auquel nous ne pouvons nous soustraire
sans manquer à notre devoir, c'est-à-dire à ce destin qui joue un tel rôle dans notre univers spirituel.
La normannité nous oblige à ne pas craindre les paradoxes et les ambiguïtés et nous
conduit à des synthèses inattendues. Elle est peut-être aussi, finalement, une manière de raisonner, une attitude dialectique.
Partant à la recherche de l'identité normande, nous allons retrouver, tout
naturellement, une sagesse, une « sapience » aurait-on dit autrefois, qui dépasse de beaucoup le cadre provincial et abouti, en un certain sens, à l'universel.
Cette normannité peut fort bien s'exprimer par deux maximes. L'une ancienne, celle
de la sagesse grecque : « Connais-toi toi-même ». Et l'autre, rigoureusement complémentaire, qui est celle de la volonté nietzschéenne : « Deviens ce que tu es
».
Mais alors, plus encore qu'une manière de raisonner, la normannité peut devenir une
manière de vivre. Elle est une méthode, si elle n'est pas une idéologie. Et elle est, à la fois, cette normannité, la découverte d'un patrimoine et la volonté d'un combat.
par Jean Mabire, publié à Jersey le 25 octobre 1980
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Publié sur le site du Mouvement Normand
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