Martin Heidegger

Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /2009 22:08


« Nous essayons de réfléchir à l'être de l'habitation. L'étape suivante sur notre chemin serait la question : qu'en est-il de l'habitation à notre époque* qui donne à réfléchir ? Partout on parle, et avec raison, de la crise du logement. On n'en parle pas seulement, on met la main à la tâche. On tente de remédier à la crise en créant de nouveaux logements, en encourageant la construction d'habitations, en organisant l'ensemble de la construction. Si dur et si pénible que soit le manque d'habitations, si sérieux qu'il soit comme entrave et comme menace, la véritable crise de l'habitation ne consiste pas dans le manque de logements. La vraie crise de l'habitation, d'ailleurs, remonte dans le passé plus haut que les guerres mondiales et que les destructions, plus haut que l'accroissement de la population terrestre et que la situation de l'ouvrier d'industrie. La véritable crise de l'habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l'être de l'habitation et qu'ils leur faut d'abords apprendre à habiter. Et que dire alors, si le déracinement (Heimatlosigkeit) de l'homme consistait en ceci que, d'aucune manière, il ne considère encore la véritable crise de l'habitation comme étant la crise (Not) ? Dès que l'homme, toutefois, considère le déracinement, celui-ci déjà n'est plus une misère (Elend). Justement considéré et bien retenu, il est le seul appel qui invite les mortels à habiter.


Mais comment les mortels pourraient-ils répondre à cet appel autrement qu'en essayant pour leur part de conduire, d'eux-mêmes, l'habitation à la plénitude de son être ? Ils le font, lorsqu'ils bâtissent à partir de l'habitation et pensent pour l'habitation. »


Martin Heidegger, « Essais et conférences », « Bâtir Habiter Penser ».


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* Ndr. : L'édition originale du présent ouvrage d'où est tiré cet extrait date de 1954

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Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /2009 06:55


« Il n'y eu sans doute jamais d'époque où, comme de nos jours, tant de choses et tant de choses confuses furent dites et écrites à propos de l'art et où l'usage du mot fut si peu soumis à examen.


Cet état-de-fait doit avoir ses raisons. Nous en découvrons une dès l'instant où nous remarquons qu'au temps de l'art grec, il n'y eut rien de tel qu'une littérature sur l'art. Les oeuvres d'Homère et de Pindare, d'Eschyle et de Sophocle, les édifices et les sculptures des grands maîtres parlaient d'elles-mêmes. Elles parlaient, c'est à dire montraient où l'homme prenait place, elles laissaient percevoir d'où l'homme recevait sa détermination. Leurs oeuvres n'étaient pas l'expression de situations existantes et surtout pas la description de vécus psychiques. Les oeuvres parlaient tel l'écho révélateur de la voix qui déterminait la totalité de l'existence (Dasein) de ce surprenant peuple. »


Martin Heidegger, « Remarques sur art - sculpture - espace ».

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Jeudi 11 juin 2009 4 11 /06 /2009 19:23

« Modelant une tête, l'artiste semble ne reproduire que ce qui est superficiellement visible ; en vérité, il donne figure à ce qui est proprement invisible, à savoir la manière dont cette tête regarde le monde, dont elle séjourne dans l'ouvert de l'espace, y est concernée par les hommes et les choses. »

Martin Heidegger, « Remarques sur art - sculpture - espace »
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Mardi 2 juin 2009 2 02 /06 /2009 19:03
Remarques sur art - sculpture - espace

« En 1964, à l'occasion de l'inauguration d'une exposition de sculptures, Heidegger prononce une allocution où il s'attache à préciser les relations entre la sculpture et l'espace, l'art et l'espace, l'homme et l'espace. Dans une langue très simple, il tente de capter et de décrire le mouvement par lequel l'espace se fait espace, par lequel l'homme s'aménage un espace et aménage l'espace. Chemin faisant, il précise également les relations entre le lieu et l'espace, le lieu et l'étendue, le lieu et la distance mesurable. Cette description où chacun ne pourra manquer de reconnaître sa propre expérience possède en outre le mérite d'introduire aussi clairement que possible au coeur de la pensée de Heidegger, à savoir au rapport de l'homme à l'être et de l'être à l'homme. »

Édité par Hermann Heidegger, suivi de "Le séjour du corps" par Didier Franck.

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Lundi 25 mai 2009 1 25 /05 /2009 12:14
« Seul un dieu peut encore nous sauver »

« Car l'état du poète ne s'en tient pas à la visitation du dieu, il réside bien plutôt dans l'embrassement par le sacré ».
Martin Heidegger


C'est dans une interview célèbre accordée au grand quotidien Allemand Der Spiegel le 23 septembre 1966 que Heidegger a lâché cette phrase énigmatique : « Seul un dieu peut encore nous sauver...et non mon prochain ». Ce mot de la fin de Heidegger demeure aujourd'hui assez énigmatique tant les interprétations émanant des plus grands « spécialistes » divergent. Aussi, sans renier l'influence des sources « autorisées » comme on dit, je vais tenter ici une interprétation personnelle. Resituons d'abord l'interview de Heidegger dans son contexte historique bien particulier. La polémique autour de l'engagement nazi de Heidegger fait alors rage dans l'Allemagne de l'époque et le Spiegel sent qu'il y a un scoop à faire en « cuisinant » le vieux philosophe sur son passé trouble... Ce que Heidegger désignait dans son Introduction à la métaphysique comme « le déferlement technique du matérialisme américain et soviétique » est alors pleinement d'actualité et va dans le sens de la fin de l'humanisme annoncé dans sa lettre à Jean Beaufret. Et le fait que Heidegger exclut toute idée d'un salut par l'altérité est clairement polémique à l'encontre de son disciple rebelle Levinas !


En 1985, le philosophe parisien Bernard Sichère écrit un livre intitulé précisément Seul un dieu peut nous sauver ! Ce livre résume de manière claire et accessible l'interprétation « heideggerienne » officielle du mot du maître. En gros, cette interprétation rapporte la phrase « seul un dieu peut nous sauver » au mot célèbre de Nietzsche « Dieu est mort ». Comme l'a pressenti Nietzsche lui-même à la fin de sa vie, le Surhomme censé remplacer le Dieu défunt de la métaphysique occidentale n'est pas venu. Du coup, l'Occident a sombré dans un nihilisme passif qui selon Heidegger est venu marquer aussi la fin de l'humanisme. Pour Heidegger, l'homme de son temps est menacé par le règne de la technique, c'est-à-dire par une vision du monde où le vide laissé par l'oubli de l'Etre est comblé par des productions technologiques de plus en plus envahissantes. Le « dieu » de Heidegger serait en quelque sorte une alternative entre le Dieu de la métaphysique et le Surhomme nietzschéen, entre l'idéalisme et le réalisme qui ont l'un comme l'autre mené à une impasse. Si l'idée du salut par un dieu est métaphorique, il n'en demeure pas moins que Heidegger était tout de même animé par une sorte de conviction « mystique » à l'époque où il prononça sa phrase. Le philosophe de Fribourg croyait dans la possibilité d'une authentique conversion philosophique à travers le retour à la pensée ontologique grecque présocratique. Le dieu qui peut encore nous sauver est incontestablement un dieu grec, mais un dieu qui parle allemand. Car, pour Heidegger, c'est la langue allemande qui est la digne héritière de la langue grecque, d'où son allusion provocatrice selon laquelle tout intellectuel français serait obligé de parler l'Allemand dès lors qu'il commence à penser... Ainsi, pour comprendre toute la portée de la phrase énigmatique de Heidegger, il faut lire son livre sur le langage « Acheminement vers la parole ». Dans ce livre, Heidegger évoque de grands poètes Allemands comme Hölderlin, Trackl ou Stefan Georg qui auraient saisi par voie poétique la vérité fondamentale de l'Etre qui consiste à se dévoiler en se voilant. Or, le dieu grec précisément, n'apparaissait aux humains que sous des formes déguisées, afin que seuls les « élus » puissent le reconnaître. Le langage ontologique de Heidegger traduit d'ailleurs une évidente spiritualité grecque à travers les notions de dévoilement (aletheia) de l'Etre, d'éclaircie de l'Etre ou encore de berger de l'Etre ou de demeure de l'Etre.


En définitive, tout se passe comme si Heidegger voyait dans la résurgence d'une certaine religiosité grecque la seule voie de salut pour une humanité en pleine déréliction. Peut-être a-t-il cru percevoir dans le nazisme la promesse exaltante d'une telle résurgence païenne susceptible de ré-enchanter un monde moderne jugé insupportablement trivial ?


Jean-Luc Berlet

 




« Le langage est la maison de l'Être. Dans son abri, habite l'homme. Les penseurs et les poètes sont le gardiens de cet abri.»


M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme


A la fin des années 20, Heidegger parlait dans ses cours de son vœu de « révolutionner » le concept d'Homme, voire d' « attaquer » l'Homme. Il ne s'agissait bien sûr pas d'user de violence physique envers lui mais de « libérer l'humanité dans l'Homme ». Le replacer devant sa tâche, dont il se serait donc éloigné. L'idée (ou le pressentiment ?) du philosophe ne peut être dissociée de la distance critique qu'Heidegger prend vis-à-vis du christianisme, et non vis-à-vis de Dieu... Il est intéressant de se demander ici si cet écart d'avec l'institution religieuse ne le rapproche pas de Dieu, un Dieu libéré de la « bigoterie » humaine.


S'il est un souci constant, du début à la fin de la pensée heideggerienne, c'est bien celui d'un retour à l'authenticité, par opposition au règne du « on ». Il s'agirait alors d'apprendre à nous éloigner de la dictature du « on », de cette pensée anonyme - qui n'est pas la nôtre -, et derrière laquelle on se retranche en la faisant nôtre. Comment donc libérer cette « humanité » en l'homme, ce que Heidegger appelle le dasein, le fait d'être en sachant que l'on est, et que l'on est responsable et mortel ? En inscrivant l'Homme dans la notion de projet, qui est aussi une façon d'être dans le monde, on peut développer la question qui nous est posée en dépassant la pensée strictement heideggerienne, tout en s'en inspirant. Libérer notre humanité - non encore advenue, en devenir -, ne consisterait-il pas à réconcilier l'humain et le divin ? Au-delà de toute représentation institutionnelle de Dieu, cette réconciliation de l'humain et du divin (le dieu avec une minuscule ayant une connotation paganiste), dépasse ce que Heidegger rejetait : le « isme » du christianisme. Il attaquait de façon répétée l'idée de création du monde, qu'il comprenait comme un lien de causalité entre Dieu et ce qui existe. Il reproche à la foi d'empêcher que l'on s'interroge vraiment sur ce que c'est que l'homme et le monde. A la suite de Hölderlin et Schelling, il semble bien rechercher le « dernier dieu », c'est-à-dire une nouvelle religion ; plus inspirée, moins dogmatique, plus intérieure.


D'où son souci du concept d' « alèthéïa », nom grec de la vérité (« a » privatif et « lanthano », je dissimule »), qui est une conception de la vérité comme un dévoilement. Mais s'agit-il bien d'un dévoilement d'une idée, au sens conceptuel du terme, ou d'une révélation intérieure, cachée, susceptible de nous faire éprouver le divin (le dieu) en nous ? Cette idée, gnostique, serait à approfondir chez Heidegger, sans qu'il ait même étudié ce courant de pensée qu'est la gnose (connaissance intérieure d'un monde invisible que l'Homme retrouve en lui). Si un dieu peut nous sauver, il ne semble pas que ce soit dans le sens d'une religion particulière ; mais au sens d'un lien que l'Homme serait capable de rétablir et de ressentir entre Dieu et lui (qui devient dieu en lui, au sens du divin en lui). Les religions d'un Dieu extérieur à l'Homme, d'une nature tout à fait étrangère et autre, ne parviennent pas à lui faire sentir qu'il procède de Lui... Peut-être parce que le pouvoir temporel s'est depuis longtemps emparé de la sphère du spirituel, qui nous appartient en propre et qui ne nécessite aucun clergé ni hiérarchie entre ceux qui savent, et ceux qui ne peuvent pas comprendre... Tels des Prométhée, les Hommes ne peuvent peut-être libérer leur humanité qu'en reprenant le feu à Zeus qui l'a jalousement confisqué, mais afin de s'autoriser à en faire un feu intérieur (et non pas technique, extérieur)... Le seul salut, que beaucoup recherchent, selon des chemins plus ou moins heureux, et d'autres, dangereux, n'est-il pas de suivre une impulsion spirituelle encore inconsciente, détournée de sa voie, vers une perfection qu'il sait exister et vers laquelle il ne peut que tendre ? Un état originel perdu que l'Homme peut retrouver en partie en lui-même, et non pas seulement dans l'au-delà, après sa mort. Le dieu intérieur n'a rien à voir avec la notion d'ego surdimensionné de l'Homme moderne qui se divinise de l'extérieur... Il serait bien plutôt une expérience de la transfiguration, d'une conversion intérieure, la « circoncision du cœur » dont parlait le Christ, au-delà de toute confession religieuse, qui transforme l'Homme dans sa totalité, qui change radicalement sa manière de se comporter ainsi que son rapport au monde. N'était-ce pas cela qu'Heidegger avait pressenti dans sa critique de l'oubli de l'être ? Une humanité asservie, passée à côté de sa dimension divine, spirituelle, refoulée donc, au profit de systèmes religieux plus destructeurs que salvateurs...


Sabine Le Blanc

(café philo du 24 octobre 2007 au Saint-René)


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