- Tu souhaitais en savoir plus, Aymeric, n'est-ce pas ? Viens, retournons, veux-tu ?, à mon «ermitage», ajouta-t-il en souriant, mais c'est à toi, frère, cette fois-ci, d'ouvrir ton cœur.
Aymeric, cependant, ne savait trop comment l'ouvrir, ce cœur, justement, tiraillé qu'il était depuis des semaines entre l'ange et la bête, par l'ignorance crasse de ce qu'il était lui-même.
- Dis-moi seulement, homme sage, ce qu'est exactement ce consolament dont j'entends parler depuis si longtemps et qui semble à tous ici le sommet et l'accomplissement des plus hauts désirs de l'Homme. Bien des fois j'ai entendu évoquer ce rite mystérieux sans en rien pouvoir connaître. Mon âme est devenue comme du sable où rien ne pousse plus depuis ce jour maudit où l'ai participé à la mise à mort de Nora.
- Tu n'as que très indirectement participé à la mort de Nora, Aymeric, et à ton corps défendant : la main de Dieu seule t'avait placé là pour que ses tourments t'ouvrent les yeux... Quant au consolament, sache d'abord qu'il n'est pas un rite, encore moins un « sacrement » au sens où tu l'entendrais. Le consolament est essentiellement, pour nous, la rencontre, l'union clairvoyante et pleinement consciente de l'âme avec ce que nous appelons son esprit supérieur - son vrai Moi, si tu veux - sa propre nature spirituelle objectivement perçue comme une forme féminine au delà de toute expression. C'est cela le consolament : le vrai « mariage » de l'âme et de son esprit, l'union des deux « en une seule chair », au sens propre du terme, et non cette pauvre copulation animale de deux corps différents que s'obstinent à vouloir « sanctifier » les clercs de Rome. Me comprends-tu?...
Le véritable « mariage » étant, en l’occurrence, l’union
consciente de l’âme avec sa propre « forme de Lumière » (ou hiérogamie), autrement dit le « deux en une seule chair », au sens propre du terme, de l’ancienne Initiation païenne (ce que les
Nordiques désignèrent notamment comme l’union, post mortem ou non, de l’âme avec sa Valkyrie). Le
Catharisme- Pourquoi nommes-tu « triste monde » ce monde que Dieu a créé ?
- Ce monde d'en bas, ce monde physique, n'est pas de création divine, jeune Aymeric, mais l'œuvre de Satan où Lucibel* a enfermé les âmes en ces tuniques de chair, en ces corps de boue dans lesquels, Dieu soit loué, nous ne sommes que très provisoirement incarnés, le temps d'une existence - et qui retournent, un jour, tôt ou tard, à la terre et à l'eau, ou bien à l'air et au feu selon le cas. Dieu n'a pas créé le monde de la souffrance.
- « Le temps d'une existence », dis-tu : penserais-tu donc que nous en vivions plusieurs ?
Le cathare contemplait paisiblement les premières étoiles.
- As-tu déjà vu une chenille ramper ?
Aymeric cherchait en vain le fil.
- As-tu vu cette maladroite bestiole se traîner sur le sol ? L'as-tu vue s'enfermer ensuite dans le petit cercueil de soie de son cocon ? As-tu jamais ouvert un cocon, Aymeric ? Tu n'y trouves plus rien qu'une informe bouillie, pourriture brunâtre qui te poissera les doigts... Et pourtant, c'est bien de cette bouillie que naîtra le somptueux papillon aux ailes sans poids, hymne aux forces de l'air et de la lumière... Contemple aussi la graine en hiver, dans la boue de la terre, et sa résurrection au printemps... « Si le grain ne meurt, il ne peut donner du fruit. » Sache que chaque naissance est une mort dans le monde d'en haut, tout comme chaque mort ici-bas, une naissance en celui d'en haut... Oui, petit frère, l'âme ne vit pas qu'une vie, mais plusieurs, et nombreuses même, car Dieu n'a pas lésiné sur le temps. D'existence en existence, l'âme se purifie, grandit, se perfectionne et devient, passe de corps en corps, femme en cette vie, homme en la suivante, selon les nécessités de sa propre destinée et le poids des fautes dont elle se sera chargée.
- Mais le purgatoire ? L'enfer ?
- Toute âme, après avoir abandonné son corps, doit traverser le purgatoire, s'épurer à son « feu », car nulle âme impure ne peut entrer souillée dans la Lumière-esprit. Quant à l'enfer, il est ici-bas, à la mesure de chacun selon ce qu'il aura fait en ses vies précédentes. Crois-tu donc, enfant, que la sagesse de Dieu n'ait pas su d'avance que sa faible créature commencerait par tomber dans tous les pièges et toutes les erreurs de ce monde quand Il l'y a placée ? Comment as-tu pu croire un seul instant que Dieu aurait pu créer les âmes pour les précipiter ensuite dans le néant ?! Prédestiner les unes aux joies du paradis, les autres aux éternelles tortures de l'enfer... Dieu n'est pas le grand inquisiteur, frère, c'est Lui faire injure que de Lui faire vouer Ses créatures à l' éternelle souffrance. Quel blasphème !
Regarde cet enfant, là-bas : sa mère sait qu'il trébuchera bientôt sur le premier caillou, qu'il se piquera à la première épine et se brûlera le doigt au premier feu. Va-t-elle, pour autant, le jeter dans le ravin ? Non, n'est-ce pas ? Elle va patiemment l'aider, le guider, l'éduquer... Nous ne sommes encore que des enfants aux yeux des anges du Ciel et des Puissances d'en haut, jeune Aymeric. Dieu n'est pas pressé : Il laisse le temps à Sa créature...
- Mais le Mal, tous ces crimes dont le monde est rempli ?
- Oui, le Mal existe... C'est même une grande sagesse qu'il ait été introduit dans ce monde... Écoute, Aymeric, si Dieu l'avait voulu, Il aurait très bien pu faire en sorte qu'il n'y fût jamais entré, ou faire de nous des créatures inaccessibles au mal, intérieurement gouvernées d'un sûr instinct du bien, en toute irresponsabilité.
Cela, Dieu l'aurait assurément pu, nous créant à l'image des plantes, par exemple, qui ignorent le mal et se contentent d'être et de fleurir. Certes... Mais Dieu voulut aussi donner à l'Homme une chose que nulle créature en l'univers ne possédait encore - pas même les anges - et qui le plaçât même au-dessus de ceux-ci : Il voulut encore le doter du plus grand des dons : du don d'aimer, de faire naître en lui l'Amour et ce qui, seul, le permet : la liberté - car nul ne peut aimer qui s'y trouve contraint...
Le jeune homme, près de lui, buvait ces paroles : une lumière se faisait en lui, lentement, comme une petite étoile qui venait de s' allumer.
- Dieu voulut donc que l'Homme fût libre, et non mécaniquement prédestiné, et c'est dans ce but, vois-tu, petit frère, que Dieu permit au Mal de se développer dans le monde, pour que l'Homme eût à librement choisir entre le Bien et le Mal, entre l'amour et la haine, l'erreur et la vérité, et c'est dans cet unique dessein qu'Il y prédestina Satan - pour que l'Homme eût à lutter contre lui, au fil de maintes existences, et petit à petit le vaincre et devenir vraiment libre - libre de revenir ensuite de lui-même vers son Créateur. C'est ça, enfant, que le Père a voulu. Et c'est pour cela que l'Homme a été plongé dans le monde de la Matière, dans ce bas monde dont le diable est le maître, car c'est lui qui est le « prince de ce monde ».
Aymeric se taisait. C'était subitement tout un échafaudage branlant de croyances mal chevillées auxquelles il avait cru jusqu'alors qui faisait place dorénavant à une explication cohérente où se discernait enfin un petit rayon de la sagesse de Dieu.
- Maître, une chose m'est cependant difficile à comprendre : pourquoi Dieu, l'Omniscient, le Tout-Puissant, une fois incarné, a-t-Il pu accepter l'outrage inouï de Se laisser crucifier comme un larron par Ses propres créatures ? Cela dépasse l'entendement.
- Bien sûr, en tant que partie de la Divinité, le Christ aurait pu manifester Sa force et Sa toute-puissance, soumettre les princes, les prêtres et ses bourreaux, les plier à son joug, ainsi que l'y incitait Judas - mais que serait-il alors resté de la liberté des hommes ?
L'Ancien se tut un instant, puis:
- La Passion du Christ en croix, Aymeric, c'est l'accomplissement de la volonté divine de donner la liberté à l'Homme, et la possibilité de permettre à celui-ci de retourner librement vers Lui, vers le Père et les mondes d'en haut.
- Mais qu'est, en ce cas, le Christ ?
- Il est parti du Père incarné en ce monde, et comme tel Son Fils - pour nous montrer le chemin des mondes d'en haut.
Il ajouta, à peine sérieux :
- D'ailleurs, vois-tu, nous sommes déjà bien placés ici: le ciel est tout près... Au-dessus d'eux, la lune s'était levée, nef étincelante et claire entre les étoiles.
--------------
[...] - Mais pourquoi les dieux se
retirent-ils ainsi de nous ?! Pourquoi abandonnent-ils un jour ce qu'ils ont enfanté, porté, élevé, chéri des siècles, des millénaires durant, pourquoi ? Pourquoi cette...
cette...


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