Mon regard tomba, par hasard, sur Ernst Wurche. Il était assis, silencieux, dans son coin, mais la joyeuse clarté de ses yeux
jouait à qui mieux avec le soleil de mai sur les pages d'un livre ouvert sur ses genoux. C'était son Nouveau Testament. "Ernst, mon vieux, est-ce que tu dors ?" Lui lançai-je, taquin, puisqu'il
dédaignait de se mêler à nos conversations. Il leva sur moi un regard de plénitude et de cordialité. Puis, d'un mouvement vif et joyeux, il avança vers moi le petit volume noir, tapotant du doigt
une sérire de lignes :
"Celui qui a porté en même temps que moi la main au plat, c'est lui qui me trahira," lis-je. Je crus le comprendre : "C'est l'Italie ?" lui demandai-je. Il acquiesça d'un signe de tête et tapota
du doigt un autre passage :
"Alors s'en alla l'un d'eux qui se nommait Judas Ischariote et dit : Que voulez-vous me donner ? Je vais vous le livrer..." Je l'approuvai de la tête, et il tourna rapidement quelques feuilles :
"Et cela sera la fin". Son index reposait sur la pitoyable parole du traître : "J'ai mal agi en trahissant le sang innocent" ; et plus loin : "Ils dirent : En quoi cela nous regarde-t-il ? C'est
ton affaire !"
Aucune trace de prosélytisme dans la franchise de son regard et dans la gaité de son geste. Etendue et plénitude était son âme, et l'esprit dans lequel il lisait ces passages de la Bible n'était,
par sa clarté et sa force, nullement différent de celui dans lequel nous regardions, en partant vers le front français, l'arc-en-ciel lunaire dessiné sur le ciel de Dieu. Son christianisme était
force et vie. Un éveil au sentiment religieux issu de la lâcheté, était à ses yeux chose lamentable. Un silencieux et cordial mépris l'animait à l'égard de la prolifération, aussi bien au front
qu'à l'intérieur, du christianisme né de la peur et de la prière, fille de la panique, pratiquée par les poltrons. De ces gens-là, il dit une fois : "Ils essayent toujours d'introduire leurs
cafouillages dans la volonté de Dieu. La volonté de Dieu n'est pas, pour eux, aussi sacrée que leur petite vie. On ne devrait jamais prier que pour demander la force. L'homme doit tendre la main
vers la main de Dieu, et non pas essayer d'arracher à cette main divine quelques sous." Son Dieu portait un glaive à la ceinture, et son Christ aussi devait porter un glaive de clarté, quand avec
lui il marchait au combat. En cette heure, il voyait le tranchant de l'arme blanche voler contre l'allié félon. On en voyait le feu ardre dans ses yeux.
Walter Flex, "Le pèlerin entre deux mondes".


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