Platon

Dimanche 6 avril 2008 7 06 /04 /2008 22:29

Mais toi, Socrate, qu’en penses-tu que soit le bien ? Est-ce la science ? Est-ce le plaisir ou quelque chose d'autre ?

  - Le voilà donc, le cher homme ! m'écriai-je. Je voyais bien - et cela était clair depuis longtemps - que tu ne te contenterais pas de l'opinion des autres sur ces questions !

  - C'est, dit-il, qu'il ne me semble pas juste, Socrate, que tu te montres capable d'exposer les doctrines des autres, et non les tiennes, compte tenu de tout le temps que tu as passé à t'occuper de ces questions. [506c]

  - Qu'est-ce à dire ? repris-je. Te paraît-il plus juste de parler des choses qu'on ne connaît pas comme si on les connaissait ?

  - Non, dit-il, pas comme si on les connaissait, mais en consentant à exposer ses convictions personnelles.

  - Que dis-tu là ? repris-je. N'as-tu pas remarqué à quel point sont viles toutes les opinions qui sont dépourvues de science ? Les meilleures d'entre elles sont aveugles : vois-tu quelque différence entre des aveugles suivant correctement leur chemin et ceux qui possèdent une opinion vraie, mais sans posséder l'intelligence ?

  - Aucune, dit-il.

  - Tiens-tu donc à contempler des choses viles, aveugles et difformes, si tu peux entendre par ailleurs des choses claires et belles ? [506d]

  - Au nom de Zeus, Socrate, s'écria alors Glaucon, ne t'arrête pas comme si tu étais arrivé au but ! Nous serons satisfaits si tu exposes la nature du bien de la même manière que tu as exposé la nature de la justice, de la modération et des autres vertus.

  - Et pour moi aussi, camarade, repris-je, ce serait un motif de plein contentement ; mais je crains de n'en être pas capable et, si je devais en prendre le risque, d'attirer sur moi la moquerie en raison de ma maladresse. Mais, bienheureux amis, laissons de côté pour l'instant la question du bien tel qu'il est en lui-même, [506e] car il me semble supérieur à ce que notre effort présent peut espérer atteindre, en tout cas selon l'estimation que j'en fais pour le moment ; je consens, par contre, à vous parler de ce qui me paraît le rejeton du bien et qui lui ressemble le plus, si cela vous convient. Sinon, laissons cela de côté.

  - Mais parle-nous-en, dit-il. Une autre fois, tu nous revaudras cela en nous donnant l'histoire du père. [507a]

  - Je voudrais bien, dis-je, qu'il soit en mon pouvoir de m'acquitter de cette dette et que vous puissiez quant à vous la percevoir, au lieu de nous contenter comme à présent des seuls intérêts. Recevez donc cet enfant lui qui est le produit du bien lui-même. Mais prenez garde que, sans le vouloir, je ne vous induise en erreur de quelque façon, en vous remettant un compte erroné du produit !

  - Nous y prendrons garde dit’i1 dans 1a mesure du possible, mais parle seulement.

 


  - Mettons-nous d'accord au préalable dis-je, et rappelons-nous ce que je vous ai dit auparavant tout comme ce dont nous nous sommes déjà entretenus plusieurs fois en d’autres circonstances. [507b]

  - De quoi veux-tu parler ? dit-il.

  - Il y a plusieurs choses belles, dis-je, et plusieurs choses bonnes, et nous affirmons que chacune existe ainsi, et nous les distinguons par le langage. 

  - Nous l’affirmons, en effet.

  - Nous affirmons aussi l'existence du beau en soi et du bien en soi, et de même pour toutes ces choses que nous d’abord posées comme multiples, nous les posons maintenant, renversant notre approche, selon la forme unique de chacune, comme une essence unique, et nous appelons chacune « ce qui est ».

  - C'est cela.

  - Et nous disons ensuite que les choses multiples sont vues, mais qu’elles ne sont pas pensées, alors que les formes sont pensées mais ne sont pas vues.

  - Absolument. [507c]

  - Et maintenant, par quelle partie de nous-mêmes voyons-nous les choses visibles ?

  - Par la vue, dit-il.

  - Et de même, repris-je, nous entendons par l'ouïe les choses audibles, et par les autres sens nous percevons la totalité des choses sensibles.

  - Sans doute.

  - N’as-tu pas remarqué repris-je, à quel point l'artisan de nos sens s’est dépensé pour rendre possible la faculté de voir et d'être vu ?

  - Non, pas vraiment, dit-il.

  - Eh bien, considère la question de la manière suivante. N'y a-t-il pas quelque chose d'un genre différent qui soit requis à l'ouïe et à la voix, l'une pour entendre, l'autre pour être entendue, [507d] de telle sorte que si cette troisième chose fait défaut, l'ouïe n'entend pas et la voix n'est ras entendue ?

  - Je ne vois rien de ce genre, dit-il.

  - Et je crois, repris-je, que pour beaucoup d'autres sens, pour ne pas dire tous, il n'est besoin de rien de ce genre. A moins que tu ne puisses m'en citer un ?

  - Non, je ne peux pas ,dit-il.

  - Mais en ce qui concerne la possibilité de voir et d'être vu, ne conçois-tu pas qu'il faut quelque chose de ce genre ?

  - Comment cela ?

  - Admettons que la vue soit présente dans les yeux et que celui qui s'en trouve doué entreprenne de s'en servir, admettons aussi la présence d'une coloration dans les choses : [507e] à moins que n'intervienne un troisième genre d'élément, propre par nature à cette fin, tu sais que la vue ne verra rien et que les couleurs demeureront invisibles.

  - De quel genre d'élément parles-tu donc? dit-il.

  - De ce que tu appelles la lumière, repris-je.

  - Tu dis vrai, dit-il.

  - Ainsi donc, ce n'est pas selon un type de rapport de peu d'importance que le sens de la vue et la faculté de voir [50Sa] se trouvent liés par un lien plus précieux que tous les liens qui unissent les autres <sens et leurs objets>, à moins que tu ne tiennes la lumière pour quelque chose de peu de valeur.

  - Mais il s'en faut de beaucoup, dit-il, que ce soit une chose sans valeur.

  - Quel est, selon toi, celui des dieux du ciel qui détient le pouvoir de causer ce lien, lui dont la lumière donne à la vue de voir magnifiquement, et aux choses visibles d'être vues ?

  - Celui-là même que tu désignerais, dit-il, comme tout le monde ; car c'est le soleil manifestement que tu me demandes de nommer.

  - Eh bien, la vue, par sa nature, n'entretient-elle pas avec ce dieu le rapport suivant ?

  - Comment cela ?

  - La vue n'est pas le soleil, ni elle-même, ni l'organe dans lequel elle se forme [508b] et que nous appelons l'œil.

  - Non, en effet.

  - Et pourtant, de tous les organes relatifs aux sens, je pense que l' œil est celui qui ressemble le plus au solei1.

  - De beaucoup.

  - Et, en outre, la puissance qu'il possède, ne la tire-t-il pas du soleil, comme une émanation provenant de lui ?

  - C'est absolument le cas.

  - Et ainsi le soleil, qui n'est pas la vue mais qui en constitue par ailleurs la cause, n'est-il pas vu par cette vue même ?

  - Il en est ainsi, dit-il.

 


  - Eh bien, sache-le, dis-je, c'est lui que j'affirme être le rejeton du bien, lui que le bien a engendré à sa propre ressemblance, [508c] de telle façon que ce qu'il est lui, <le bien>, dans le lieu intelligible par rapport à l'intellect et aux intelligibles, celui-ci, <le soleil>, l'est dans le lieu visible par rapport à la vue et aux choses visibles.

  - Comment cela ? demanda-t-il. Reprends ton exposé pour moi.

  - Tu sais, repris-je, que les yeux, lorsqu'on les tourne vers des objets colorés que n'éclaire plus la lumière du jour, mais seulement quelque lueur nocturne, perdent leur acuité et semblent devenir presque aveugles, comme si la clarté de la vision les avait quittés ?

  - Oui, bien sûr, dit-il.

  - Et je pense bien que si les yeux se tournent vers des objets que le soleil [508d] illumine, ils les voient nettement, et il semble bien que la vision soit claire pour ces mêmes yeux.

  - Sans doute.

  - Conçois donc, maintenant, qu'il en est de même pour la vision de 1’âme. Lorsqu'elle se tourne vers ce que la vérité et l'être illuminent, alors elle le pense, elle le connaît et elle semble posséder l'intellect. Lorsqu'elle se tourne cependant vers ce qui est mêlé d'obscurité, sur ce qui devient et se corrompt, alors elle a des opinions dans lesquelles elle s'embrouille en les revirant en tous sens, et on dirait qu'elle est alors dépourvue d’intellect.

  - C'est ce qui semble. [508e]

  - Eh bien, ce qui confère la vérité aux objets connaissables et accorde à celui qui connaît le pouvoir de connaître, tu peux déclarer que c'est la forme du bien. Comme elle est la cause de la connaissance et de la vérité, tu peux la concevoir comme objet de connaissance, et si tu reconnais à l'une et à l'autre - la connaissance et la vérité - une certaine beauté, tu porteras un jugement correct si tu estimes qu'il existe encore quelque chose de plus beau <qu'elles>. La connaissance et la vérité, il est juste de penser qu'elles sont, comme la lumière [509a] et la vue, semblables au soleil dans le monde visible, mais il n'est pas correct de les identifier au soleil ; et de même, dans le monde intelligible, il est Juste de penser que la connaissance et la vérité sont semblables au bien, alors qu'il serait incorrect d'identifier l'une ou l'autre au bien : la nature du bien, en effet, doit être quelque chose d'encore plus précieux !

  - Tu parles, dit-il, d'une beauté extraordinaire, si le bien produit la connaissance et la vérité et s'il les surpasse lui-même en beauté. Tu ne le présentes assurément pas comme le plaisir.

  - Prends garde à ce que tu dis, répondis-je, et porte attention plutôt à cette image de lui. [509b]

  - Comment ?

  - Je pense que tu admettras que le soleil confère aux choses visibles non seulement le pouvoir d’être vues, mais encore la genèse, la croissance et la subsistance, encore que lui-même ne soit aucunement genèse.

  - Comment le serait-il, en effet?

  - Eh bien maintenant, pour les objets de connaissance, ce n'est pas seulement leur cognoscibilité que manifestement ils reçoivent du bien, mais c'est leur être et aussi leur essence qu'ils tiennent de lui, même si le bien n’est pas l'essence, mais quelque chose qui est au delà de l’essence, dans une surabondance de majesté et de puissance. »

  Et alors Glaucon, facétieux, s’exclama :

 

« Par Apollon, dit-il, quelle prodigieuse transcendance ! »

 

Platon, « La République » Livre VI – 506b-509d

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Mercredi 9 janvier 2008 3 09 /01 /2008 12:14

Socrate - Je t'ai dit tout à l'heure, Ménon, que tu étais un rusé; et maintenant encore tu me demandes si je puis t'enseigner une chose, à moi qui soutiens qu'il n'y a pas d'enseignement, mais des réminiscences. Tu tiens donc à faire voir tout de suite que je suis en contradiction avec moi-même.

Ménon - Non, par Zeus, Socrate, ce n'est point dans cette intention que je te l'ai demandé, mais par habitude. Si pourtant tu peux me montrer par quelque moyen qu'il en est comme tu dis, montre-le-moi.

Socrate - Ce n'est pas chose facile; cependant je ferai de mon mieux par égard pour toi. Appelle-moi un de ces nombreux serviteurs qui t'accompagnent, celui que tu voudras, afin que je te le montre sur lui.

Ménon - Volontiers. Approche ici.

Socrate - Est-il Grec et parle-t-il grec?

Ménon - Parfaitement: il est né chez moi.

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Socrate - Maintenant fais attention : vois s'il va se ressouvenir ou apprendre de moi.

Ménon - J'y ferai attention.

Socrate - Dis-moi, mon garçon, sais-tu que le carré est une figure comme celle-ci?

L'esclave - Oui.

Socrate - Alors, dans un carré, toutes ces lignes, il y en a quatre, sont égales?

L'esclave - Certainement.

Socrate - Et celles-ci, qui le traversent par le milieu, ne sont-elles pas égales aussi?

L'esclave - Si.

Socrate - N'y a-t-il pas de surface de cette sorte qui soit plus grande ou plus petite?

L'esclave - Certainement si.

Socrate - Si donc ce côté-ci avait deux pieds de long et celui-là deux pieds, combien de pieds aurait le tout ? Considère la chose de cette manière : s'il y avait de ce côté-ci deux pieds, et de cet autre un seul n'est-il pas vrai, que l'espace serait d'une fois deux pieds?

L'esclave - Oui.

Socrate - Mais comme il y a aussi deux pieds du second côté, cela ne fait-il pas deux fois deux ?

L'esclave - En effet.

Socrate - L'espace est donc de deux fois deux pieds.

L'esclave - Oui.

Socrate - Et combien font deux fois deux pieds? Fais le calcul et dis-le moi.

L'esclave - Quatre, Socrate.

Socrate - Ne pourrait-il pas y avoir un autre espace, double de celui-ci, mais semblable, ayant toutes ses lignes égales comme celui-ci?

L'esclave - Si.

Socrate - Combien aurait-il de pieds ?...

L'esclave - Huit.

Socrate - Eh bien, essaye de dire quelle serait la longueur de chaque ligne de ce nouveau carré. Dans celui-ci, la ligne a deux pieds; quelle longueur aura-t-elle dans le carré double?

L'esclave - Il est évident, Socrate, qu'elle en aurait le double.

Socrate - Tu vois, Ménon, que je ne lui enseigne rien et que je ne fais que le questionner. En ce moment il se figure qu'il sait quelle est la ligne dont doit se former l'espace de huit pieds. Ne crois-tu pas qu'il a cette conviction?

Ménon - Si.

Socrate - Le sait-il donc?

Ménon - Non certes.

Socrate - Il croit qu'il se formerait d'une ligne double?

Ménon - Oui.

Socrate - Regarde-le maintenant se souvenir progressivement, comme on doit se souvenir. Réponds-moi toi : tu dis que l'espace double se forme de la ligne double? Je n'entends point par là un espace long d'un côté, court de l'autre : il faut qu'il soit égal en tous sens, comme celui-ci, et qu'il en soit le double, c'est-à-dire qu'il ait huit pieds. Mais vois si tu crois encore qu'on le formera en doublant la ligne.

L'esclave - Je le crois.

Socrate - Cette ligne-ci ne sera-t-elle pas double de celle-là, si nous y en ajoutons une autre de même longueur en partant d'ici ?

L'esclave - Sans doute.

Socrate - C'est donc, d'après toi, de cette ligne que sera formé l'espace de huit pieds, si nous tirons quatre lignes pareilles?

L'esclave - Oui.

Socrate - Tirons donc, sur le modèle de celle-ci, quatre lignes égales. Est-ce là ce que tu appelles l'espace de huit pieds ?

L'esclave - Certainement.

Socrate - N'y a-t-il pas dans cet espace les quatre que voici, dont chacun est égal
au premier, qui est de quatre pieds.

L'esclave - Si.

Socrate - De quelle grandeur est-il donc ? N'est-il pas quatre fois aussi grand ?

L'esclave - Sans doute.

Socrate - Mais une chose quatre fois aussi grande qu'une autre en est-elle le double?

L'esclave - Non, par Zeus.

Socrate - Alors, combien de fois est-elle plus grande?

L'esclave - Quatre fois.

Socrate - Ainsi donc, mon garçon, le doublement de la ligne ne donne pas une surface double, mais quadruple.

L'esclave - C'est vrai.

Socrate - Car quatre fois quatre font seize, n'est-ce pas ?

L'esclave - Oui.

Socrate - Mais l'espace de huit pieds, sur quelle ligne le tracerons-nous ? Celle-ci ne donne-t-elle pas un espace quadruple ?

L'esclave - Si.

Socrate - Et l'espace de quatre pieds que voici ne se forme-t-il pas d'une ligne qui est la moitié de celle-là ?

L'esclave - Si.

Socrate - Bon. Mais l'espace de huit pieds n'est-il pas double de celui-ci, et la moitié de l'autre ?

L'esclave - C'est vrai.

Socrate - Ne sera-t-il pas formé sur une ligne plus grande que celle-là et plus courte que celle-ci ? Qu'en dis-tu ?

L'esclave - C'est mon avis.

Socrate - À merveille. Réponds-moi selon ta pensée et dis-moi : cette ligne-ci n'était-elle pas de deux pieds, et l'autre de quatre ?

L'esclave - Si.

Socrate - Il faut donc pour l'espace de huit pieds que la ligne soit plus grande que celle-ci, qui a deux pieds, mais plus courte que celle qui en a quatre.

L'esclave - Il le faut.

Socrate - Essaye de dire de quelle longueur tu crois qu'elle est.

L'esclave - De trois pieds.

Socrate - Si elle doit être de trois pieds, nous n'avons qu'à ajouter à celle-ci la moitié d'elle-même et elle aura trois pieds. Car voici deux pieds, et en voici un : et pareillement de ce côté-ci deux, plus un, et cela fait l'espace que tu dis.

L'esclave - Oui.

Socrate - Mais si nous avons trois pieds d'un côté et trois pieds de l'autre, le tout ne sera-t-il pas de trois fois trois pieds?

L'esclave - Évidemment.

Socrate - Or combien font trois fois trois pieds?

L'esclave - Neuf.

Socrate - Mais combien devrait avoir de pieds la surface double?

L'esclave - Huit.

Socrate - Ce n'est donc pas encore avec la ligne de trois pieds que se forme la surface de huit.

L'esclave - Non, assurément.

Socrate - Alors avec quelle ligne? Tâche de me le dire exactement, et, si tu ne veux pas faire de calcul, montre-la nous.

L'esclave - Mais, par Zeus, Socrate, je n'en sais rien.

4693-copie-2.jpg
Socrate - Remarques-tu encore, Ménon, à quel point il en est à présent dans le chemin de la réminiscence ? Au commencement, il ne savait pas quel est le côté du carré de huit pieds, ce que d'ailleurs il ignore encore. Mais il croyait alors le savoir et il répondait avec assurance comme s'il le savait, et il n'avait pas conscience de la difficulté. À présent il reconnaît son embarras, et, s'il ne sait pas, il ne croit pas non plus savoir.

Ménon - Tu dis vrai.

Socrate - N'est-il pas actuellement en meilleure disposition relativement à la chose qu'il ignorait ?

Ménon - C'est ce qu'il me semble également.

Socrate - En le jetant dans l'embarras, en l'engourdissant comme la torpille, lui avons-nous fait quelque tort ?

Ménon - Il ne me semble pas.

Socrate - En tout cas, nous avons fait, à ce qu'il me paraît, quelque chose qui l'aidera à découvrir la vérité. Car à présent, comme il ne le sait pas, il cherchera sans doute volontiers, tandis qu'auparavant il était tout porté à croire qu'il aurait raison de dire et de répéter devant une foule de gens que, pour doubler un carré, il faut doubler la longueur des côtés.

Ménon - Il y a apparence.

Socrate - Crois-tu donc qu'il se fût mis à chercher et à apprendre une chose qu'il pensait savoir, quoiqu'il ne la sût pas, avant d'être tombé dans l'embarras en se rendant compte de son ignorance, et d'avoir senti le désir de savoir ?

Ménon - Je ne le crois pas, Socrate.

Socrate - Il a donc profité à être engourdi ?

Ménon - Il me paraît que oui.

Socrate - Examine maintenant ce qu'à la suite de cet embarras il va découvrir en cherchant  avec moi, sans que je fasse autre chose que l'interroger, sans lui rien enseigner. Observe bien si tu me surprendras à lui enseigner et à lui expliquer quelque chose, au lieu de le questionner sur ce qu'il pense. Réponds-moi, toi. N'avons-nous pas ici un espace de quatre pieds ? Saisis-tu ?

L'esclave - Oui.

Socrate - Nous pouvons lui ajouter cet autre-ci, qui lui est égal.

L'esclave - Oui.

Socrate - Et ce troisième ici, égal à chacun des deux autres ?

L'esclave - Oui.

Socrate - Ne pouvons-nous pas compléter en ajoutant celui-ci dans le coin ?

L'esclave - Nous le pouvons fort bien.

Socrate - N'avons-nous pas ici à présent quatre espaces égaux ?

L'esclave - Si.

Socrate - Et tout cet espace-ci, de combien est-il plus grand que celui-ci ?

L'esclave - De quatre fois.

Socrate - Or c'est un espace double qu'il nous fallait; ne t'en souviens-tu pas ?

L'esclave - Fort bien.

Socrate - Cette ligne tirée d'un angle à l'autre ne coupe-t-elle pas en deux chacun de ces quatre espaces ?

L'esclave - Si.

Socrate - Nous avons donc ici quatre lignes qui enferment cet espace-ci ?

L'esclave - Nous les avons.

Socrate - Regarde maintenant : quelle est la grandeur de cet espace ?

L'esclave - Je ne le vois pas.

Socrate - De ces quatre espaces, chaque ligne n' a-t-elle pas séparé en dedans la moitié de chacun? Qu'en dis-tu?

L'esclave - Oui.

Socrate - Et combien d'espaces de cette dimension y a-t-il dans ce carré ?

L'esclave - Quatre.

Socrate - Et combien dans celui-ci?

L'esclave - Deux.

Socrate - Et quatre, qu'est-il par rapport à deux?

L'esclave - Le double.

Socrate - Combien de pieds a donc cet espace?

L'esclave - Huit.

Socrate - Sur quelle ligne est-il construit?

L'esclave - Sur celle-ci.

Socrate - Sur la ligne qui va d'un angle à l'autre dans le carré de quatre pieds ?

L'esclave - Oui.

Socrate - Cette ligne, les sophistes l'appellent diagonale. Si tel est son nom c’est sur la diagonale que, selon toi, esclave de Ménon, se construit l’espace double.

L'esclave - C'est bien cela, Socrate.

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Socrate - Que t'en semble, Ménon ? Y a-t-il dans les réponses de ce garçon une seule opinion qui ne soit pas de lui?

Ménon - Non, elles sont toutes de lui.

Socrate - Et cependant il ne savait pas, nous l'avons reconnu il n'y a qu’un instant.

Ménon - C'est vrai.

Socrate - Ces opinions se trouvaient donc en lui, n'est-ce pas?

Ménon - Oui.

Socrate - Ainsi donc celui qui ignore une chose, quelle qu'elle soit, a en lui des opinions vraies sur la chose qu'il ignore?

Ménon - Apparemment.

Socrate - C'est ainsi que, chez cet esclave, ces opinions viennent de surgir comme en songe. Mais si on l'interrogeait souvent et de diverses manières sur les mêmes sujets, sois sûr qu'à la fin il en aurait une connaissance aussi exacte que personne au monde.

Ménon - C'est probable.

Socrate - Il saura donc sans aucun maître, par de simples interrogations, ayant retrouvé de lui-même sa science?

Ménon - Oui.

Socrate - Mais retrouver de soi-même en soi sa science, n'est-ce pas ressouvenir ?

Ménon - Certainement.

Socrate - Et cette science qu'il a maintenant, ne faut-il pas ou bien qu'il 1’ait reçue à un certain moment, ou bien qu'il l'ait toujours eue ?

Ménon - Si.

Socrate - Or, s'il l'a toujours eue, il s'ensuit qu'il a toujours été savant; si au contraire il l'a reçue à un moment donné, ce n'est assurément pas dans la vie présente qu'il a pu la recevoir. Ou bien aurait-il eu un maître de géométrie ? Car ce qu'il vient de faire, il le fera sur toute la géométrie et sur toutes les autres sciences sans exception. Y a-t-il donc quelqu'un qui lui ait tout enseigné ? Tu dois sans doute bien le savoir, d'autant plus qu'il est né et qu’il a été élevé dans ta maison.

Ménon - Je suis bien certain qu'il n'a jamais eu de maître.

Socrate - Or a-t-il ces opinions ou ne les a-t-il pas ?

Ménon - Il paraît incontestable qu'il les a, Socrate.

Socrate - Or s'il ne les a pas reçues dans la vie présente, n'est-il pas dès lors évident qu'il les a eues et qu'il les a apprises dans un autre temps?

Ménon - C'est évident.

Socrate - Ce temps n'est-il pas celui où il n'était pas encore un homme ?

Ménon - Si.

Socrate - Par conséquent, si pendant le temps où il est homme et celui où il ne l'est pas, il a en lui des opinions vraies qui, réveillées par l'interrogation, deviennent des sciences, ne faut-il pas que son âme ait été savante de tout temps ? Car il est évident que son existence ou sa non-existence humaine s'étend à toute la durée du temps.

Ménon - C'est évident.

Socrate - Si donc la vérité des choses existe toujours dans notre âme, celle-ci doit être immortelle. Aussi faut-il, quand il se trouve qu'on ne sait pas, c'est-à-dire qu'on ne se rappelle pas une chose, se mettre avec confiance à la chercher et à s'en ressouvenir.

Platon, « Ménon » 81d-86b

Publié dans : Platon - Par Geo - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 8 janvier 2008 2 08 /01 /2008 20:11

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« Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au dieu qu'à vous ; et tant que je respirerai et que j'aurai un peu de force, je ne cesserai de m'appliquer à la philosophie, de vous donner des avertissements et des conseils, et de tenir à tous ceux que je rencontrerai mon language ordinaire : ô mon ami ! Comment, étant Athénien de la plus grande ville et la plus renommée pour les lumières et la puissance, ne rougis-tu pas de ne penser qu'à amasser des richesses, à acquérir du crédit et des honneurs, sans t'occuper de la vérité et de la sagesse, de ton âme et de son perfectionnement ? »

Platon, « Apologie de Socrate »

 

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Dimanche 30 décembre 2007 7 30 /12 /2007 13:29

Sl62-copie-1.jpg

La méchanceté, il est facile d'y accéder en nombre
Le chemin qui y mène est sans obstacles,
Et elle loge tout près,
Mais devant la vertu, les dieux ont placé la sueur,
Et il s'agit d'un chemin long, plein d'embûches et escarpé.

Hésiode (Travaux, 286-89), cité par Platon, "La République", Livre II.

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Vendredi 23 novembre 2007 5 23 /11 /2007 22:34
rep.jpg La République
Platon

La scène est au Pirée, qu'éclairent les flambeaux nocturnes de la procession en l'honneur de la déesse Bendis. Attablés dans la maison du vieux Céphale, Socrate et quelques amis entreprennent de discuter des récompenses promises au juste dans l'au-delà. Qui peut le mieux cerner l'essence de la justice ? La sagesse traditionnelle, les mythes anciens semblent impuissants et Socrate a vite raison des prétentions du sophiste Thrasymaque. Alors s'amorce avec Glaucon et Adimante, les frères de Platon placés en position d'interlocuteurs philosophes, un long entretien qui, de la justice dans la cité, remonte vers la justice de l'âme. L'histoire d'Athènes traverse sans cesse ce dialogue puissant, où la proposition d'une cité parfaite et de la royauté des philosophes est à la fois la réponse à la tourmente politique de la démocratie grecque et la recherche métaphysique des vertus de l'âme et des objets de la raison.
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Du Haut Des Cimes

  • : Du Haut Des Cimes
  • dhdc2917
  • : 31/03/2007
  • : Orientations existentielles dans une époque de dissolution.

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