Mais toi, Socrate, qu’en penses-tu que soit le bien ? Est-ce la science ? Est-ce le plaisir ou quelque chose d'autre ?
- Le voilà donc, le cher homme ! m'écriai-je. Je voyais bien - et cela était clair depuis longtemps - que tu ne te contenterais pas de l'opinion des autres sur ces questions !
- C'est, dit-il, qu'il ne me semble pas juste, Socrate, que tu te montres capable d'exposer les doctrines des autres, et non les tiennes, compte tenu de tout le temps que tu as passé à t'occuper de ces questions. [506c]
- Qu'est-ce à dire ? repris-je. Te paraît-il plus juste de parler des choses qu'on ne connaît pas comme si on les connaissait ?
- Non, dit-il, pas comme si on les connaissait, mais en consentant à exposer ses convictions personnelles.
- Que dis-tu là ? repris-je. N'as-tu pas remarqué à quel point sont viles toutes les opinions qui sont dépourvues de science ? Les meilleures d'entre elles sont aveugles : vois-tu quelque différence entre des aveugles suivant correctement leur chemin et ceux qui possèdent une opinion vraie, mais sans posséder l'intelligence ?
- Aucune, dit-il.
- Tiens-tu donc à contempler des choses viles, aveugles et difformes, si tu peux entendre par ailleurs des choses claires et belles ? [506d]
- Au nom de Zeus, Socrate, s'écria alors Glaucon, ne t'arrête pas comme si tu étais arrivé au but ! Nous serons satisfaits si tu exposes la nature du bien de la même manière que tu as exposé la nature de la justice, de la modération et des autres vertus.
- Et pour moi aussi, camarade, repris-je, ce serait un motif de plein contentement ; mais je crains de n'en être pas capable et, si je devais en prendre le risque, d'attirer sur moi la moquerie en raison de ma maladresse. Mais, bienheureux amis, laissons de côté pour l'instant la question du bien tel qu'il est en lui-même, [506e] car il me semble supérieur à ce que notre effort présent peut espérer atteindre, en tout cas selon l'estimation que j'en fais pour le moment ; je consens, par contre, à vous parler de ce qui me paraît le rejeton du bien et qui lui ressemble le plus, si cela vous convient. Sinon, laissons cela de côté.
- Mais parle-nous-en, dit-il. Une autre fois, tu nous revaudras cela en nous donnant l'histoire du père. [507a]
- Je voudrais bien, dis-je, qu'il soit en mon pouvoir de m'acquitter de cette dette et que vous puissiez quant à vous la percevoir, au lieu de nous contenter comme à présent des seuls intérêts. Recevez donc cet enfant lui qui est le produit du bien lui-même. Mais prenez garde que, sans le vouloir, je ne vous induise en erreur de quelque façon, en vous remettant un compte erroné du produit !
- Nous y prendrons garde dit’i1 dans 1a mesure du possible, mais parle seulement.
- Mettons-nous d'accord au préalable dis-je, et rappelons-nous ce que je vous ai dit auparavant tout comme ce dont nous nous sommes déjà entretenus plusieurs fois en d’autres circonstances. [507b]
- De quoi veux-tu parler ? dit-il.
- Il y a plusieurs choses belles, dis-je, et plusieurs choses bonnes, et nous affirmons que chacune existe ainsi, et nous les distinguons par le langage.
- Nous l’affirmons, en effet.
- Nous affirmons aussi l'existence du beau en soi et du bien en soi, et de même pour toutes ces choses que nous d’abord posées comme multiples, nous les posons maintenant, renversant notre approche, selon la forme unique de chacune, comme une essence unique, et nous appelons chacune « ce qui est ».
- C'est cela.
- Et nous disons ensuite que les choses multiples sont vues, mais qu’elles ne sont pas pensées, alors que les formes sont pensées mais ne sont pas vues.
- Absolument. [507c]
- Et maintenant, par quelle partie de nous-mêmes voyons-nous les choses visibles ?
- Par la vue, dit-il.
- Et de même, repris-je, nous entendons par l'ouïe les choses audibles, et par les autres sens nous percevons la totalité des choses sensibles.
- Sans doute.
- N’as-tu pas remarqué repris-je, à quel point l'artisan de nos sens s’est dépensé pour rendre possible la faculté de voir et d'être vu ?
- Non, pas vraiment, dit-il.
- Eh bien, considère la question de la manière suivante. N'y a-t-il pas quelque chose d'un genre différent qui soit requis à l'ouïe et à la voix, l'une pour entendre, l'autre pour être entendue, [507d] de telle sorte que si cette troisième chose fait défaut, l'ouïe n'entend pas et la voix n'est ras entendue ?
- Je ne vois rien de ce genre, dit-il.
- Et je crois, repris-je, que pour beaucoup d'autres sens, pour ne pas dire tous, il n'est besoin de rien de ce genre. A moins que tu ne puisses m'en citer un ?
- Non, je ne peux pas ,dit-il.
- Mais en ce qui concerne la possibilité de voir et d'être vu, ne conçois-tu pas qu'il faut quelque chose de ce genre ?
- Comment cela ?
- Admettons que la vue soit présente dans les yeux et que celui qui s'en trouve doué entreprenne de s'en servir, admettons aussi la présence d'une coloration dans les choses : [507e] à moins que n'intervienne un troisième genre d'élément, propre par nature à cette fin, tu sais que la vue ne verra rien et que les couleurs demeureront invisibles.
- De quel genre d'élément parles-tu donc? dit-il.
- De ce que tu appelles la lumière, repris-je.
- Tu dis vrai, dit-il.
- Ainsi donc, ce n'est pas selon un type de rapport de peu d'importance que le sens de la vue et la faculté de voir [50Sa] se trouvent liés par un lien plus précieux que tous les liens qui unissent les autres <sens et leurs objets>, à moins que tu ne tiennes la lumière pour quelque chose de peu de valeur.
- Mais il s'en faut de beaucoup, dit-il, que ce soit une chose sans valeur.
- Quel est, selon toi, celui des dieux du ciel qui détient le pouvoir de causer ce lien, lui dont la lumière donne à la vue de voir magnifiquement, et aux choses visibles d'être vues ?
- Celui-là même que tu désignerais, dit-il, comme tout le monde ; car c'est le soleil manifestement que tu me demandes de nommer.
- Eh bien, la vue, par sa nature, n'entretient-elle pas avec ce dieu le rapport suivant ?
- Comment cela ?
- La vue n'est pas le soleil, ni elle-même, ni l'organe dans lequel elle se forme [508b] et que nous appelons l'œil.
- Non, en effet.
- Et pourtant, de tous les organes relatifs aux sens, je pense que l' œil est celui qui ressemble le plus au solei1.
- De beaucoup.
- Et, en outre, la puissance qu'il possède, ne la tire-t-il pas du soleil, comme une émanation provenant de lui ?
- C'est absolument le cas.
- Et ainsi le soleil, qui n'est pas la vue mais qui en constitue par ailleurs la cause, n'est-il pas vu par cette vue même ?
- Il en est ainsi, dit-il.
- Eh bien, sache-le, dis-je, c'est lui que j'affirme être le rejeton du bien, lui que le bien a engendré à sa propre ressemblance, [508c] de telle façon que ce qu'il est lui, <le bien>, dans le lieu intelligible par rapport à l'intellect et aux intelligibles, celui-ci, <le soleil>, l'est dans le lieu visible par rapport à la vue et aux choses visibles.
- Comment cela ? demanda-t-il. Reprends ton exposé pour moi.
- Tu sais, repris-je, que les yeux, lorsqu'on les tourne vers des objets colorés que n'éclaire plus la lumière du jour, mais seulement quelque lueur nocturne, perdent leur acuité et semblent devenir presque aveugles, comme si la clarté de la vision les avait quittés ?
- Oui, bien sûr, dit-il.
- Et je pense bien que si les yeux se tournent vers des objets que le soleil [508d] illumine, ils les voient nettement, et il semble bien que la vision soit claire pour ces mêmes yeux.
- Sans doute.
- Conçois donc, maintenant, qu'il en est de même pour la vision de 1’âme. Lorsqu'elle se tourne vers ce que la vérité et l'être illuminent, alors elle le pense, elle le connaît et elle semble posséder l'intellect. Lorsqu'elle se tourne cependant vers ce qui est mêlé d'obscurité, sur ce qui devient et se corrompt, alors elle a des opinions dans lesquelles elle s'embrouille en les revirant en tous sens, et on dirait qu'elle est alors dépourvue d’intellect.
- C'est ce qui semble. [508e]
- Eh bien, ce qui confère la vérité aux objets connaissables et accorde à celui qui connaît le pouvoir de connaître, tu peux déclarer que c'est la forme du bien. Comme elle est la cause de la connaissance et de la vérité, tu peux la concevoir comme objet de connaissance, et si tu reconnais à l'une et à l'autre - la connaissance et la vérité - une certaine beauté, tu porteras un jugement correct si tu estimes qu'il existe encore quelque chose de plus beau <qu'elles>. La connaissance et la vérité, il est juste de penser qu'elles sont, comme la lumière [509a] et la vue, semblables au soleil dans le monde visible, mais il n'est pas correct de les identifier au soleil ; et de même, dans le monde intelligible, il est Juste de penser que la connaissance et la vérité sont semblables au bien, alors qu'il serait incorrect d'identifier l'une ou l'autre au bien : la nature du bien, en effet, doit être quelque chose d'encore plus précieux !
- Tu parles, dit-il, d'une beauté extraordinaire, si le bien produit la connaissance et la vérité et s'il les surpasse lui-même en beauté. Tu ne le présentes assurément pas comme le plaisir.
- Prends garde à ce que tu dis, répondis-je, et porte attention plutôt à cette image de lui. [509b]
- Comment ?
- Je pense que tu admettras que le soleil confère aux choses visibles non seulement le pouvoir d’être vues, mais encore la genèse, la croissance et la subsistance, encore que lui-même ne soit aucunement genèse.
- Comment le serait-il, en effet?
- Eh bien maintenant, pour les objets de connaissance, ce n'est pas seulement leur cognoscibilité que manifestement ils reçoivent du bien, mais c'est leur être et aussi leur essence qu'ils tiennent de lui, même si le bien n’est pas l'essence, mais quelque chose qui est au delà de l’essence, dans une surabondance de majesté et de puissance. »
Et alors Glaucon, facétieux, s’exclama :
« Par Apollon, dit-il, quelle prodigieuse transcendance ! »
Platon, « La République » Livre VI – 506b-509d


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