Julius Evola

Mardi 7 avril 2009


« Devant l'insuffisance de ces éléments d'explication (ndr: sur la décadence des civilisations), on défend parfois l'idée de race. L'unité et la pureté du sang seraient au fondement de la vie et de la force d'une civilisation ; le mélange du sang serait la cause initiale de sa décadence. Mais il s'agit, la encore, d'une illusion : une illusion qui rabaisse en outre l'idée de civilisation sur le plan naturaliste et biologique, puisque tel est le plan où l'on envisage aujourd'hui, plus ou moins, la race. La race, le sang, la pureté héréditaire du sang sont une simple « matière ». Une civilisation au sens vrai, c'est-à-dire une civilisation traditionnelle, ne naît que lorsqu'agit sur cette matière une force d'ordre supérieur, surnaturelle et non plus naturelle : une force à laquelle correspondent précisément une fonction « pontificale », la composante du rite, le principe de la spiritualité comme base de la différenciation hiérarchique. A l'origine de toute civilisation véritable, il y a un phénomène « divin » (chaque grande civilisation a connu le mythe de fondateurs divins) : c'est pourquoi aucun facteur humain ou naturaliste ne pourra jamais rendre vraiment compte d'elle. C'est à un fait du même ordre, mais en sens opposé, de dégénérescence, qu'on doit l'altération et le déclin des civilisations. Lorsqu'une race a perdu le contact avec ce qui seul possède et peut donner la stabilité, avec le monde de 1'« être » ; lorsque, en elle, ce qui en est l'élément le plus subtil mais, en même temps, le plus essentiel, à savoir la race intérieure, la race de l'esprit, a connu une déchéance (la race du corps et celle de l'âme n'étant que des manifestations et des moyens d'expression de la race de l'esprit*) -, les organismes collectifs qu'elle a formés, quelles que soient leur grandeur et leur puissance, descendent fatalement dans le monde de la contingence : ils sont alors à la merci de l'irrationnel, du changeant, de 1'« historique », de ce qui reçoit ses conditions du bas et de l'extérieur.


Le sang, la pureté ethnique, sont des facteurs dont l'importance est également reconnue dans les civilisations traditionnelles. Mais cette importance n'est pas telle qu'elle permettrait d'appliquer aux hommes les critères en vertu desquels le « sang pur » décide de manière péremptoire pour les qualités d'un chien ou d'un cheval - ce qu'ont fait, à peu de choses près, certaines idéologies racistes modernes. Le facteur « sang » ou « race » a son importance, parce qu'il ne relève pas du « psychologique » - du cerveau ou des opinions de l'individu -, mais réside dans les forces de vie les plus profondes, celles sur lesquelles les traditions agissent en tant qu'énergies formatrices typiques. Le sang enregistre les effets de cette action et offre par conséquent, à travers l'hérédité, une matière déjà affinée et préformée, telle que, tout au long des générations, des réalisations semblables à celles des origines soient préparées et puissent s'y développer de manière naturelle, quasi spontanée. C'est sur cette base et sur elle seulement - que le monde traditionnel, nous le verrons, institua souvent le caractère héréditaire des castes et voulut la loi endogamique. Mais si l'on prend précisément la tradition où le régime des castes fut le plus rigoureux, à savoir dans la société indo-aryenne, le seul fait de la naissance, bien que nécessaire, n'apparaissait pas suffisant : il fallait que la qualité virtuellement conférée par la naissance fût actualisée par l'initiation, et nous avons déjà rappelé que le Mânavadharmaçâstra en arrive à affirmer que, tant qu'il n'est pas passé par l'initiation ou « seconde naissance », l'ârya lui-même n'est pas supérieur au çûdra ; trois différenciations spéciales du feu divin servaient d'âme aux trois pishtra iraniens hiérarchiquement les plus élevés, l'appartenance définitive à ces pishtra étant pareillement sanctionnée par l'initiation ; etc. Ainsi, dans ces cas également il ne faut pas perdre de vue la dualité des facteurs, il ne faut jamais confondre l'élément formateur avec l'élément formé, la condition avec le conditionné. Les castes supérieures et les aristocraties traditionnelles, et, plus généralement, les civilisations et les races supérieures (celles qui, par rapport aux autres races, se tiennent dans la même position que les castes consacrées face aux castes plébéiennes, aux « fils de la Terre »), ne s'expliquent pas par le sang, mais à travers le sang, grâce à quelque chose qui va au-delà du sang et qui présente un caractère métabiologique.



Et lorsque ce « quelque chose », est vraiment puissant, lorsqu'il constitue le noyau le plus profond et le plus solide d'une société traditionnelle, alors une civilisation peut se maintenir et se réaffirmer même face à des mélanges et altérations typiques, pourvu que ceux-ci n'aient pas un caractère ouvertement destructeur. Il peut même y avoir réaction sur des éléments hétérogènes, ceux-ci étant formés, réduits peu à peu au type propre ou re-greffés à titre, pour ainsi dire, de nouvelle unité explosive. Des exemples de ce genre ne manquent pas dans les temps historiques : Chine, Grèce, Rome, Islam. Le déclin d'une civilisation ne commence que lorsque sa racine génératrice d'en haut n'est plus vivante, que lorsque sa « race de l'esprit » est prostrée ou brisée - parallèlement à sa sécularisation et à son humanisation**. Quand elle est réduite à cela les seules forces sur lesquelles peut encore compter une civilisation, sont celles d'un sang qui porte en soi ataviquement, par race et instinct, l'écho et l'empreinte de l'élément supérieur désormais disparu. Ce n'est que dans cette optique que la thèse « raciste » de la défense de la pureté du sang peut avoir une raison d'être - sinon pour empêcher, du moins pour retarder l'issue fatale du procès de dégénérescence. Mais prévenir vraiment cette issue est impossible sans un réveil intérieur. »


Julius Evola, « Révolte contre le monde moderne », Vie et mort des civilisations.


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* Sur l'idée intégrale de la race et sur les relations entre race du corps, race de l'âme et race de l'esprit, cf. notre ouvrage « Synthèse de doctrine de la race ».


** On peut ici prendre en considération la thèse de A.J. Toynbee (A Study of History, 1941), selon laquelle, à de rares exceptions près, il n'y a pas de civilisations qui ont été tuées, mais seulement des civilisations qui se sont suicidées. Partout où la force intérieure subsiste et n'abdique pas, difficultés, dangers, environnement hostile, agressions et même invasions finissent par servir de stimulus, de défi qui oblige cette force à réagir de manière créatrice. Toynbee n'hésite pas à voir la, en règle générale, la condition de l'affirmation et du développement des cultures.

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Jeudi 26 mars 2009

 


« Concluons en répétant qu'il n'existe aucun rapport – sinon peut-être, un rapport inverse – entre le sens de la vie et le bien être économique. Exemple insigne, et qui n'est pas d'aujourd'hui, mais appartient au monde traditionnel : celui qui, sur le plan métaphysique, dénonça le vide de l'existence et les tromperies du « dieu de la vie », et indiqua la voie du réveil spirituel, le Bouddha Çâkyamuni, n'était ni un opprimé, ni un affamé, ni un représentant de couches sociales semblables à cette plèbe de l'empire romain à laquelle s'adressa en premier lieu la prédication chrétienne révolutionnaire ; Ce fut, au contraire, un prince de race, dans toute la splendeur de sa puissance et toute la plénitude de sa jeunesse. La vraie signification du mythe économico-social, quelles qu'en soient les variétés, est donc celle d'un moyen d'anesthésie intérieure ou de prophylaxie visant non seulement à éluder le problème d'une existence privée de tout sens, mais même à consolider de toutes les façons cette fondamentale absence de sens de la vie de l'homme moderne. Nous pouvons donc parler, soit d'un opium bien plus réel que celui qui, selon les marxistes aurait été administré à une humanité non encore illuminée ni évoluée, mystifiée par les croyances religieuses, soit, d'un point de vue plus élevé, de l'organisation méthodique d'un nihilisme actif. Les perspectives qu'offrent une certaine partie du monde actuel pourraient bien être celle qu'entrevoit Zarathoustra pour « le dernier homme ». »


Julius Evola, « Chevaucher le tigre », Dans le monde où dieu est mort, 5. Couvertures du nihilisme européen. Le mythe économico-social.


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« Et pourtant j'ai souvent vu des citoyens distingués se comporter, au cours de leur procès, de manière étrange au regard de la réputation qui était la leur, parce qu'ils s'imaginaient qu'ils souffriraient un mal redoutable s'ils venaient à mourir, comme s'ils allaient devenir immortels au cas où vous ne les condamneriez pas à mort. »


Platon, « Apologie de Socrate », 35a 35b.


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« Du côté de l'Occident il n'y a pas d'espoir [...] l'excès de bien-être a atrophié en lui la volonté et la raison. »


Alexandre Soljenitsyne, cité par Dominique Venner dans la Nouvelle Revue d'Histoire, n°38 « Le réveil de la Russie », « Pour saluer Soljenitsyne. »


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« Aussi, lorsque quatre ans plus tard l’Allemagne est de nouveau à genoux dans son corps, mais invaincue dans l’âme, c’est son âme qu’on entreprit de « traiter ». Car, voyez-vous, si tuer les corps est facile, tuer les âmes exige plus de finesse. Là, le phosphore, les potences, l’atome ou les munitions D.U. ne sont que de peu d’effet. C’est un poison d’une autre alchimie qu’il faut ! Un poison triple et subtil. Trois forces constituent, en effet, la vie de l’âme : la pensée, le sentiment et la volonté. Ce sont ces trois forces-là qu’il faut atteindre pour briser un homme, et à plus forte raison un peuple :

- D’abord obnubiler la pensée, la conscience du Vrai. On le sait, le poisson pourrit par la tête : c’est donc à la tête qu’il faut frapper – par le mensonge – par le mensonge savamment distillé, partout, dans tous les média surtout, par le contrôle de tout ce qui pense, ou qui pourrait penser un jour : l’Université, l’édition, la presse, la radiotélévision, et forts de tous ces bons outils, truquer l’Histoire, imposer une relation intégralement falsifiée du cours de la guerre et de ce que vous savez, la marteler à satiété, en l’imprimant dans les profondeurs des esprits de telle sorte qu’elle en vînt à annihiler dans l’âme allemande jusqu’au simple respect de soi-même et tuer du même coup chez tous les autres peuples toute velléité de sursaut national. Toute résistance enfin. Alors seulement la plèbe sera prête pour l’esclavage et le peuple pour la servitude apathique et amorphe d’un docile troupeau à la merci des larbins du Système.

- Ensuite détruire le sentiment du Beau. Enlaidir, encenser le moche, le vulgaire et le toc. Frapper au cœur, par conséquent, partout, dans l’art, le vêtement, l’architecture, la musique ou la langue. Haro sur les enfants surtout : ceux-là sont encore tendres. Inutile, n’est-ce-pas ? de vous faire un dessin...

- Pour finir : dévoyer la volonté, le désir du Bien, et ce, dès la prime adolescence, celle où s’affermit l’individu – en pervertissant l’instinct de vie, en flétrissant dès le début la vie sexuelle (et ce qui fonde la vigueur et la pérennité d’un peuple sain : le couple et la cellule familiale) – par la débauche et la pornographie. Là, c’est tout bon : c’est vraiment atteindre le tissu biologique en sa substance. Regardez autour de vous : vous aurez tout compris. »


W. Helm, « Le viol des nations ».

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Dimanche 15 février 2009

Du 28 juillet 1971 au 5 décembre 1973, Julius Evola publia trente et un articles dans Roma, un quotidien dirigé alors par Piero Buscaroli, musicologue et journaliste d'orientation fasciste et antisémite.


Les sujets de ces articles sont très variés ; de la critique du scientisme ("La libertà e l'atomo" - "La liberté et l'atome"; "La religione della scienza" - "La religion de la science") et de l'art populaire moderne ("Il flagello della canzone" - "Le fléau de la chanson") à la politique ("La cultura di Destra" - "La culture de Droite"; "Essere di Destra" - "Être de Droite"), aux doctrines traditionnelles ("Dal Buddhismo fino allo Zen" - "Du bouddhisme au Zen"; "Il Tantrismo") et à des figures comme Julien l'Empereur, Nietzsche, Pareto, Gurdjieff, le baron von Ungern Sternberg, Gerard Gardner (le "père" de la Wicca, comme l'ont surnommé certain(e)s de ses "fans"), en passant par des études sur la Rome classique, dont "Il doppio volto dell'epicurismo" ("Les deux visages de l'épicurisme").


Le jugement que porte sur eux le préfacier de l'anthologie dans laquelle ils ont tous été réunis ("Ultimi Scritti", Controcorrente, Naples, 1977 - "Derniers écrits"), dans une large mesure, est juste: "Certains de ces articles sont des petits essais presque exhaustifs et parfaits, dans leur formulation exemplaire, tant pour ce qui est de la clarté de la pensée que de la simplicité du style."


"Il doppio volto dell'epicurismo" est paru également dans l'anthologie "Ricognizioni: uomini e problemi", ainsi que dans son édition française - "Explorations: hommes et problèmes", Pardès, Puiseaux, 1989 - sous le titre de "Les deux faces de l'épicurisme".



Le double visage de l'épicurisme


Le succès que connurent les doctrines d'Epicure et de ses disciples à Rome est généralement interprété comme une preuve du peu d'élévation de la pensée romaine. L'épicurisme est en effet considéré comme synonyme de matérialisme, d'athéisme et de glorification du plaisir. C'était justement ce à quoi aspiraient - dit-on - la décadence romaine, les patriciens désoeuvrés et les soldats qui étaient incapables s'intéresser à quelque chose de plus élevé que le métier des armes. Avec Epicure et son fervent apôtre romain, Lucrèce, se confirmerait la tendance typiquement métaphysique et anti-spéculative de l'ancien Romain. Cette vue, que l'on retrouve dans les textes servant de base à l'éducation de la jeunesse, est en partie unilatérale, en partie fausse. Quelques brèves remarques à ce sujet ne seront pas sans intérêt.


Commençons par mettre en lumière la véritable signification de la doctrine d'Epicure en elle-même. Elle se compose d'une physique et d'une éthique, étroitement liées l'une à l'autre. La "physique", pour Epicure, devait être une introduction ou une propédeutique à l'éthique. C'est là ce qui peut sembler étrange, si l'on considère que la physique d'Epicure offre un contraste frappant avec les précédentes interprétations métaphysiques et religieuses de la nature, alors qu'elle a plusieurs traits communs, dans son orientation, avec la physique moderne. Elle entend expliquer les phénomènes physiques et psychiques par des causes purement naturelles. Elle ne laisse place à aucun agent surnaturel, considère l'âme elle-même à la manière dont on peut considérer une chose, sans rien de mystique et de romantique. Les dieux et la providence sont exclus de la trame des choses. La survie de l'âme est mise en question. On se demandera donc : comment une semblable conception peut-elle avoir une valeur éthique ?


Epicure répond : par la libération intérieure, par la purification du regard que, dans son réalisme, elle produit. Epicure exprime sans réticence son intention de détruire, par sa physique, toutes les angoisses de la mort et de l'au-delà, tout le pathos insane du désir, de l'espoir et de la prière qui, déjà en Grèce, a correspondu à une période de décadence, à une altération de la spiritualité originelle héroïque et olympienne, et qui, à Rome aussi, devait malheureusement revêtir la signification d'une altération de l'ancienne éthique et de l'ancien ritualisme. La physique d'Epicure cherche donc à ramener l'homme à lui-même, à le détourner des pensées désordonnées, à l'habituer au réalisme et à créer en lui un calme intérieur. Après cela, elle peut se présenter comme une discipline de vie, dont les détails ne peuvent pas être examinés ici, mais qui, en tout cas, n'a pas grand chose à voir avec une recherche du "plaisir" tel qu'on l'entend généralement aujourd'hui, surtout quand on qualifie quelqu'un « d'épicurien ».


A cet égard, il suffirait de faire remarquer la ressemblance qu'a sur de nombreux points, et dans la terminologie elle-même, l'éthique d'Epicure avec l'éthique stoïcienne, qui, comme on sait, est une des plus sévères. Chez Epicure comme chez les stoïciens, un des buts de la discipline intérieure est « l'autarcie », c'est-à-dire l'autosuffisance, la maîtrise de l'âme, qu'il s'agit de soustraire à la contingence des impressions, des impulsions, des mouvements irrationnels. C'est à ce stade qu'Epicure, contrairement aux stoïciens, parle du « plaisir » . Il ne croit pas, comme les stoïciens, en une « vertu » aride, en un raidissement froid contre les passions humaines. Il pense qu'une âme qui est arrivée à se maîtriser connaît une félicité intérieure, une jouissance inaltérable, pour ainsi dire une lumière calme, qui rend heureux, que rien ne peut troubler et par rapport à laquelle toute inclination vulgaire pour une félicité ou une volupté passagère se révèle méprisable. C'est là le plaisir « positif », qu'Epicure fixe comme but, en le distinguant du plaisir « négatif », c'est-à-dire du plaisir qu'il s'agit d'atteindre en évitant toute cause d'agitation ou de souffrance au corps et à l'âme : Epicure considère celui-ci comme un moyen de ne pas entraver la manifestation de celui-là. Et il va jusqu'à dire que celui qui connaît le « plaisir » tel qu'il l'entend reste lui-même dans les plus atroces tourments, même s'il est dans le « taureau de Phalaris », c'est-à-dire la prison de bronze en forme de taureau dans laquelle on faisait mourir le condamné à feu lent : on voit par là combien peu l'épicurisme authentique a à voir avec l'idée commune qu'on en a. Epicure nie les dieux en tant qu'entités qui interviennent à volonté dans les évènements du monde, qu'on invoque dans les petites affaires de l'âme humaine ou qui ne servent que d'épouvantail pour les esprits faibles - mais il les admet sur le terrain éthique, en parfaite conformité avec l'ancienne conception olympienne hellénique : comme des essences détachées, parfaites, sans passion, qui doivent servir de suprême idéal au Sage.


Si, dans ses meilleurs aspects, dans ses aspects essentiels, l'épicurisme réunit ces significations, son acceptation par les Romains se présente évidemment à nous sous un jour tout autre que celui qu'on imagine généralement. A dire vrai, on pourrait en dire autant de la spiritualité, à cause du fait que le plus grand nombre a une idée préconçue et unilatérale de ce qui devrait être « spirituel », qu'il prétend tout mesurer à son aune et qu'il ne parvient à rien voir d'autre. Or, il ne faut pas oublier que, si, primitivement, le Romain fut anti-spéculatif et antimystique, il ne fut pas en raison d'une infériorité, mais, au contraire, en raison de sa supériorité. Le fait est qu'il avait un style de vie organique, allergique aux mysticismes purs et aux effusions sentimentales; il avait une intuition supra-rationnelle du sacré, étroitement liée à des règles d'action, à des rites et à des symboles précis, à un mos et à un fas et à un réalisme particulier. Il ne fuyait pas la réalité. Il ne craignait pas la mort. Il avait un sens immanent de la vie. Il n'avait pas peur de la mort. Pour lui, il n'y avait que ses chefs et ses héros divinisés qui survivaient au sommeil éternel de l'Hadès.


Les formes spéculatives, pseudo-religieuses et esthétisantes qui, au moyen d'éléments exotiques ou pré-romains, prirent pied ensuite à Rome n'ont qu'une signification de dégénérescence par rapport à tout cela. C'est parce qu'il s'agissait d'une réaction instinctive de l'ancienne âme romaine que l'épicurisme contenait les germes d'une simplification, d'une libération du superflu : une physique comme vision claire et réaliste du monde, une éthique comme discipline immanente de vie, grâce à laquelle, de la mesure, de l'autarcie, du calme de l'âme, naît une félicité inaltérable et omniprésente, comme chrisme d'une perfection qui, selon une maxime d'Epicure, « rend semblables aux Olympiens ».


Que ces germes, pour certains, fructifièrent et ramenèrent l'ancienne âme romaine à elle-même, et que, pour d'autres, ils dégénérèrent à cause d'un sol déjà altéré, c'est là ce qui est secondaire. Ce que nous voulions seulement faire ressortir ici, comme véritable cause du succès de l'épicurisme à Rome, c'est une correspondance de motifs, qui se rapportent à quelque chose de supérieur à tout hédonisme ou matérialisme vulgaire, aussi bien qu'à tout mysticisme informe, agité et divaguant.


Julius Evola

 

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* "(...) En effet, il faut savoir distinguer l'enseignement d'un maître d'avec la déviation subie par sa pensée dans son application par la masse, car celle-ci choisit ce qui répond le mieux à sa paresse mentale ou à ses appétits. Ainsi la vie même d'Epicure n'a rien de commun avec ce que sera l'"épicurisme".


Epicure (342-270) vécut, en effet, conformément à ce qu'il enseignait à ses disciples. Sa vertu fut marquée par sa reconnaissance et sa piété envers ses parents, sa bienveillance envers tous, son honnêteté et sa frugalité. Un peu de pain et d'eau lui suffisait; lorsque, à la fin de sa vie, il fut tourmenté par de cruelles douleurs, il supporta courageusement - se vantant d'un parfait bonheur - la maladie qui entraîna sa mort, exhortant ses amis à suivre ses préceptes, c'est-à-dire la frugalité et le tranquillité d'esprit, refusant tout excès et toute agitation (cf. "Lettres à Ménécée")". Schwaller de Lubicz, "Le Roi de la théocratie pharaonique", Flammarion, 1961.


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Samedi 16 août 2008


« Nous avons dénoncé la décadence de la femme moderne ; mais il ne faut pas oublier que le premier responsable de cette décadence, c'est l'homme. De même que la plèbe n'aurait jamais pu se répandre dans tous les domaines de la vie sociale et de la civilisation s'il y avait eu de vrais rois et de vrais aristocrates, ainsi dans une société gouvernée par des hommes vraiment virils, jamais la femme n'aurait voulu ni pu emprunter la voie sur laquelle elle chemine de nos jours. Les périodes où la femme a accédé à l'autonomie, où elle a exercé un rôle prédominant, ont toujours coïncider, dans les cultures antiques, avec des époques d'incontestable décadence. Aussi la vraie réaction contre le féminisme et contre toute autre déviation féminine ne devrait-elle pas s'en prendre à la femme, mais à l'homme. On ne peut pas demander à la femme de revenir à ce qu'elle fut, au point de rétablir les conditions intérieures et extérieures nécessaires à la renaissance d'une race supérieure, si l'homme ne connaît plus qu'un simulacre de virilité. »

Julius Evola, Révolte contre le monde moderne, "Le déclin des races supérieures".

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Dimanche 20 juillet 2008

Lorsqu'on parle de « racisme », la plupart des gens ne pensent à rien d'autre qu'à l'antisémitisme ou bien au simple domaine anthropologique et biologique. Seuls quelques-uns ont une idée de la signification qu'une telle doctrine peut avoir du point de vue pratique et pédagogique - pour ne pas parler de son importance politique. Ici, toutefois, nous n'en dirons pas davantage qu'il n'est nécessaire pour la compréhension des idées que ce chapitre traite.

Il convient avant tout de noter que, dans le racisme moderne, la race n'est pas abordée dans le cadre de ces considérations générales selon lesquelles on parle, dans les manuels scolaires, de race blanche, jaune, noire et ainsi de suite. Bien au contraire, la race doit être conçue comme une unité plus élémentaire et plus « spécialisée » où, à l'intérieur de la race blanche - pour nous limiter à elle - et, par conséquent, de tous les peuples de race blanche, l'on considère que sont présentes et qu'agissent diverses races. En outre, ces races élémentaires sont définies en termes non seulement biologiques et anthropologiques, mais également psychologiques et spirituels. A chacune des composantes raciales correspondent des dispositions, des formes de sensibilité, des valeurs et des conceptions de l'existence elles-mêmes différenciées. (1)


 

Il n'existe pas, de nos jours, de nations ou de peuples civilisés composés d'individus purs d'une race unique. Tous les peuples sont désormais composés de mélanges, plus ou moins stables, de races. On passe du domaine de la théorie à celui de la pratique, au « racisme actif », lorsque l'on prend position en face des composantes raciales d'une nation donnée en ne leur reconnaissant pas indistinctement la même valeur, la même dignité et, surtout, le même droit à donner à l'ensemble un ton et une forme. A ce moment-là, un choix, une discrimination et une décision s'imposent : on donnera à l'une des composantes la prééminence en se référant aux valeurs typiques et à l'idéal humain qui y correspondent.

 

En ce qui concerne l'ensemble des peuples germaniques, on a été amené à attribuer à l'élément « nordique » ce rôle de race éminente par rapport aux autres auxquelles il était mêlé. Si l'on considère maintenant l'Italie, ce même rôle de force prééminente ayant un droit sur le reste fut attribué à l'élément « romain ». A ce propos, nous pouvons reprendre ce que nous disions tout à l'heure.

 

A titre de prémisse, il faut absolument dépasser la frivole suffisance d'un certain nationalisme, selon lequel le simple fait d'avoir une même patrie et une même histoire derrière soi constituerait l'ultime critère : d'où cette habitude d'exalter sans discrimination et à n'importe quel prix tout ce qui est « nôtre ». En fait, comme dans toute grande nation historique - et l'Italie n'échappe pas à la règle -, en dépit d'une certaine uniformité du type courant, diverses composantes existent. Aussi est-il capital de ne se créer aucune illusion mais de reconnaître avec objectivité ce qui, tout en étant « nôtre », ne correspond guère à une vocation d'ordre supérieur. On le voit, c'est là une contrepartie à ce que nous avons appelé, dans le domaine politico-culturel, le « choix des traditions » (chap. VIII).

 

La création d'un Etat nouveau et d'une nouvelle civilisation sera toujours quelque chose d'éphémère tant que l'un et l'autre n'auront pas, à la base, un homme nouveau. Dans le cas de l'Italie, si ce problème devait être envisagé par un mouvement révolutionnaire-conservateur, la définition d'un tel type d'homme s'avèrerait difficile, et même problématique, en raison de la présence de composantes ethniques suspectes, d'inclinations chaotiques et anarchiques, de tares caractérielles, d'atavismes peu favorables et de vocations faussées.

 

Après cette mise au point quant au mythe de la latinité, il convient de porter maintenant notre attention sur un autre point, moins intellectuel toutefois et plus concret que la soi-disant « commune civilisation latine » : il s'agit de ce que l'on peut appeler l'élément « méditerranéen ». L'Italien oscille entre deux extrêmes constitués l'un par l'élément « romain », l'autre par l'élément « méditerranéen » : il s'agit de la limite supérieure et de la limite inférieure des possibilités que, d'une façon générale, il recèle en lui, et d'un héritage qui lui a été transmis à travers les siècles. Parvenir à une décision interne, favoriser une cristallisation et une formation de plus en plus nette dans la direction du premier de ces deux éléments : tel serait donc l'objectif à atteindre sur le plan tant individuel que collectif et politique. Cet objectif suppose une double analyse. D'un côté, il conviendrait de mettre clairement en lumière les traits de caractère et de style qui, indépendamment de toute forme d'expression liée au passé, peuvent être considérés comme typiques de la composante « romaine ». De l'autre, il faudrait préciser quelles sont les qualités les moins désirables du type « méditerranéen », elles aussi présentes (pour ne pas dire prédominantes) dans le complexe italien et voir, par conséquent, dans quelle mesure il est possible de les rectifier.

 

En ce qui concerne le premier point, on devrait être capable d'extraire de la romanité un contenu vivant, sans aucun rapport avec les encensements rhétoriques, les musées et les dissertations d'érudits, de façon à ce qu'il soit intelligible, même à un homme simple, sans faire appel à la « culture » et à l'histoire. C'est la raison pour laquelle nous avons parlé d'« éléments de style » : il s'agit d'éléments à extraire de ce que l'on connaît de la tradition et des coutumes romaines, en sachant faire preuve de discrimination car - nous y avons déjà fait allusion en évoquant le monde dit classique - il y a romanité et romanité. A côté de la romanité des origines, qui exprime, sous une forme caractéristique et originale, un type de culture et de coutumes communes aux principales civilisations supérieures indo-européennes, il y en a une « hellénisée », au sens négatif du terme, il y en a une « punicisée », et d'autres encore : «cicéronienne », « asiatisée », « catholique », et ainsi de suite ! Ce n'est pas là que les points de référence doivent être cherchés, car ce qu'elles recèlent éventuellement de valable peut être, dans notre perspective, ramené à la première.


 

Cette romanité originelle eut pour base un type humain défini par un certain nombre de dispositions caractéristiques. Il convient, en premier lieu, de relever : un comportement maîtrisé ; une audace lucide ; un parler concis ; une action précise et cohérente autant que méditée ; un sens inné de l'autorité, étranger à toute vanité personnelle. Au style romain appartiennent la virtus, non pas au sens de la morale, mais de la virilité et du courage, c'est-à-dire comme fortitudo et constantia, la force d'âme ; la sapientia, au sens de réflexion et de savoir conscient ; la disciplina, de qui aime à se donner une loi et une forme propre ; la fides, au sens spécifiquement romain de loyauté et de fidélité ; la dignitas, laquelle, dans l'antique aristocratie patricienne, s'élevait jusqu'à la gravitas et à la solemnitas, à une solennité grave et mesurée (2). C'est également à ce même type qu'appartiennent : une action précise sans gesticulations ; un réalisme qui n'avait rien de matérialiste, mais signifiait l'amour de l'essentiel ; un idéal de clarté, qui ne devait se transformer en rationalisme que chez certains peuples latins ; un équilibre intérieur et une méfiance pour tout abandon de l'âme et tout mysticisme confus ; un amour de la limite ; une aptitude à s'unir sans se confondre en vue d'une fin supérieure ou pour une idée, comme des êtres libres. On pourrait y ajouter aussi la religio et la pietas, non pas au sens le plus récent de religiosité mais, chez le Romain, d'une attitude de vénération respectueuse et digne, et, en même temps, de confiance, de rattachement au suprasensible ressenti comme présent et agissant parmi les forces humaines individuelles, collectives et historiques. Bien évidemment, nous sommes loin de penser que de tels traits existaient chez tous les Romains - ils n'en constituaient pas moins, pour ainsi dire, la dominante : ils étaient la substance même de l'idéal que chacun ressentait comme spécifiquement « romain ».

 

Parallèlement, ces éléments de style ont un caractère d'évidence en eux-mêmes, ils ne sont pas liés au passé, ils peuvent à tout moment agir comme forces formatrices du caractère et valoir comme idéaux dès lors que se manifestent les vocations correspondantes. Ils ont une valeur normative et, dans la pire des hypothèses, de mesure. Par ailleurs, il n'y a pas lieu de penser qu'ils devraient être adoptés par tout un chacun : ce serait absurde et, du reste, ne répondrait à aucune nécessité. Il suffirait qu'une certaine catégorie d'individus, tenus de donner le ton aux autres à travers le pays, en soient la vivante incarnation.

 

Ceci posé, il convient de définir maintenant l'autre pôle, c'est-à-dire les éléments propres au style « méditerranéen ».

 

Au sens où nous l'employons, l'expression « méditerranéen » demande quelques éclaircissements. On a fréquemment parlé de civilisation, d'esprit, et même de race, méditerranéens, sans se préoccuper outre mesure de dire ce que l'on entendait exactement par de telles appellations, aussi vagues qu'élastiques (3). « Méditerranéen » désigne simplement un espace, une aire où se sont rencontrées, ou entrechoquées, des cultures, des forces spirituelles et raciales très différentes sans qu'elles se soient jamais fondues en une civilisation unique. Dans le domaine de l'anthropologie, le mythe « méditerranéen » fut lancé au siècle dernier par Giuseppe Sergi : celui-ci soutenait l'existence d'une race méditerranéenne d'origine africaine à laquelle auraient appartenu de nombreuses populations italiques mais également les Pélasges, les Phéniciens, les Levantins (4) et d'autres races semi-sémitiques : parentés peu flatteuses auxquelles convient parfaitement l'expression de « fraternités bâtardes » utilisée, jadis, par Mussolini à propos du mythe de la latinité. Cette théorie de Sergi est maintenant totalement dépassée. Nous avions nous-mêmes cru opportun d'utiliser le terme « méditerranéen » uniquement pour désigner certaines composantes ethniques et spirituelles suspectes, lesquelles, outre le fait qu'elles sont présentes dans d'autres peuples méditerranéens et « latins » plus ou moins mêlés, se retrouvent également dans de nombreuses strates du peuple italien, s'opposant au noyau originel et plus noble de celui-ci, lequel, reflet de l'élément « romain », n'a rien de « méditerranéen ».

 

Certains psychologues ont tenté de définir le type méditerranéen non pas tant du point de vue anthropologique qu'en termes de caractère et de style (5). Or, il n'est pas difficile de reconnaître, dans les descriptions qu'ils en ont faites, l'autre pôle de l'âme italienne - aspects négatifs que la substance italienne recèle aussi et qui, si l'on se consacrait au travail de sélection auquel nous faisions allusion, devraient être rectifiés en elle.

 

En premier lieu, est « méditerranéen » le goût de l'extériorité et de la gesticulation. Le type méditerranéen a besoin d'une scène, sinon au sens le plus inférieur de vanité et d'exhibitionnisme, du moins au sens que son engagement et son enthousiasme (même pour des choses nobles, dignes d'intérêt, sincères) procèdent souvent d'un rapport avec ceux qui le regardent, et la préoccupation de l'effet qu'il fera sur eux joue un rôle non négligeable dans sa conduite. D'où, précisément, cette inclination au « geste », c'est-à-dire à donner à son action des caractéristiques qui attirent l'attention sur elle et la mobilise -  même quand celui qui agit sait pertinemment qu'il n'a que lui-même comme spectateur. Chez l'homme méditerranéen existe, par conséquent, un certain dédoublement entre un « Moi » qui exécute le rôle et un « Moi » qui le regarde du point de vue d'un spectateur ou d'un observateur éventuel, et s'y complaît : plus ou moins comme le fait l'acteur. (6)


 

Répétons-le : nous parlons uniquement ici du style - l'action ou l'œuvre entreprise pouvant avoir en elle-même une valeur effective. Or, c'est là un style bien peu romain : c'est le signe d'une décadence et d'une altération, c'est l'antithèse même de l'antique maxime de l'esse non haberi, du style en raison duquel on put, entre autres, appeler l'antique civilisation romaine : la civilisation des héros anonymes. Dans une perspective plus vaste, on pourrait formuler cette opposition de la façon suivante : le style romain est monumental, monolithique, alors que le style méditerranéen est chorégraphico-théâtral, spectaculaire (que l'on pense, en parallèle, aux concepts français de la grandeur et de la gloire).

 

C'est la raison pour laquelle, si cette composante méditerranéenne du peuple italien venait à être rectifiée, le meilleur modèle serait justement celui offert par l'antique race de Rome : ce style sobre, sévère, actif, étranger à tout exhibitionnisme, mesuré, fait d'une sereine conscience de sa propre dignité. Posséder le sens de ce que l'on est et de sa propre valeur indépendamment de toute référence extérieure ; aimer aussi bien la distance que les paroles et les actes qui se réduisent à l'essentiel, dénués de toute mise en scène et de tout souci de faire de l'effet - tous ces éléments sont absolument fondamentaux pour la formation éventuelle d'un type humain supérieur. Et si l'homme méditerranéen et l'individu italien ont en commun ce dédoublement (d'acteur et de spectateur) auquel nous faisions allusion, celui-ci pourrait être utilisé en vue d'une surveillance attentive de sa propre conduite et de ses propres expressions surveillance qui préviendrait toute réaction instantanée impulsive et étudierait l'expression elle-même, non pas en fonction de 1'« impression » produite sur les autres et de leur opinion, mais bien du style que l'on entend se donner à soi-même.

 

Le goût de l'extériorité s'associe facilement à un égotisme qui dégénère en individualisme. Il s'agit, là encore, d'un aspect négatif caractéristique de l'âme « méditerranéenne » : la tendance, précisément, à un individualisme fébrile, chaotique et indiscipliné. Sur le plan politique, il s'agit de la tendance qui, prenant le dessus, conduisit à la ruine les états-cités de la Grèce en fomentant luttes et rivalités fratricides - tout en ayant jadis contribué positivement à leur formation nettement articulée.

 

C'est elle que nous retrouvons pendant la période trouble du Bas-Empire ; elle aussi, enfin, qui se manifesta dans l'Italie médiévale sous forme de particularismes, schismes, luttes, factions et rivalités en tous genres. Et si la Renaissance italienne brille, sous certains aspects, de tous ses feux, elle a aussi ses zones d'ombre qui procèdent précisément de cet individualisme « méditerranéen », rétif à toute loi et à tout ordre sévère, gaspillant des possibilités souvent précieuses en des positions purement personnelles et dans les feux d'artifice d'une créativité dissociée de toute signification supérieure comme de toute tradition. Ici, c'est l'auteur, plus que l'œuvre, qui occupe la position centrale.

 

C'est ainsi que, si nous descendons d'un cran, la même composante « méditerranéenne » se retrouve dans le type contemporain de l'individu soi-disant génial : celui qui critique pour le plaisir, toujours prêt à affirmer une thèse et son contraire afin de se mettre en vedette, expert à trouver un moyen pour tourner un obstacle ou se soustraire à une loi. Si l'on descend encore d'un cran, cela devient la malice, la fourberie (l'aptitude à « rouler » l'autre) qui, pour ce type humain, sont quasiment synonymes d'intelligence et de supériorité - alors que l'homme de type « romain » ressentirait cela comme une dégradation, une perte de sa propre dignité. Nous avions déjà évoqué ceci à propos de l'épisode relatif à la légende de Faust.

 

A la simplicité ou sobriété « romaine » de la parole, de l'expression et du geste, s'opposent l'exubérance gesticulatoire, bruyante et désordonnée du type « méditerranéen », sa manie de la communicativité et de l'expansivité, son peu de sens de la distance, de la hiérarchie et de la subordination sans phrases. Comme contrepartie de tels traits caractéristiques, on a souvent une pauvreté du caractère, une disposition à s'enflammer, à se saoûler - et à saoûler les autres - de simples mots, un « espagnolisme » au pire sens du terme : verbosité, sens ostentatoire et convenu de l'honneur, susceptibilité, souci des apparences sans grand contenu. Alors que ce que l'on a pu dire à propos de l'antique type aristocratique espagnol : pobre en palabras pero en obras largo (« pauvre de paroles mais riche d'actions », à rapprocher de la maxime de Moltke : «Parler peu ; faire beaucoup ; être, plus que paraître »), se situe dans le droit fil du style « romain ».

 

Avec ce que L.F. Clauss a appelé la « race désertique » dans sa classification psycho-anthropologique (et, sans doute, comme effet de la présence en lui d'une telle race) l'homme « méditerranéen » a souvent en commun un tempérament aussi violent et explosif que changeant et lié à l'instant : des coups de tête, une instantanéité et une véhémence du désir ou de l'affectivité dans sa vie passionnelle ; des intuitions sans lendemain dans le domaine intellectuel. Un style psychiquement équilibré et mesuré n'est pas son fort. Alors qu'en apparence, surtout lorsqu'il est en compagnie, il semble joyeux, enthousiaste et optimiste, lorsqu'il est seul l'homme « méditerranéen » est en réalité sujet à des abattements imprévus, il découvre en son for intérieur des perspectives sombres et désespérées qui lui font fuir avec angoisse la solitude et le poussent à nouveau vers l'extériorisation, vers une sociabilité bruyante, vers les effusions et le passionnel.

 

Une fois ces constatations faites, il est bien évident que, dans l'hypothèse d'une tentative de rectification, il ne suffirait pas de procéder par simples antithèses. La phrase de Nietzsche, « Je mesure la valeur d'un homme à sa capacité de retarder ses propres réactions », peut certes servir de principe général pour combattre l'impulsivité désordonnée et la tendance à « exploser ». Mais Nietzsche lui-même a mis en garde contre une morale qui viserait à dessécher ainsi qu'à rigidifier toute impétuosité de l'âme. La capacité de se contrôler, la continuité dans les sentiments et dans la volonté ne doivent pas conduire à un desséchement et à une mécanisation de l'être - tels qu'ils apparaissent dans certains aspects négatifs de l'homme d'Europe Centrale ou de l'anglo-saxon. Il n'est pas question de supprimer la capacité de se passionner, de donner à l'âme une forme qui soit belle, contrôlée et homogène, mais plate ! Il s'agit, au contraire, d'organiser d'une façon intégrale son propre être, c'est-à-dire d'être capable de reconnaître, de faire un choix et d'utiliser de façon adéquate les élans et les éclairs qui jaillissent du plus profond. Que la passion joue un rôle prépondérant chez de nombreux types italiens « méditerranéens », c'est là un fait incontestable, mais cette disposition peut se révéler non pas comme un défaut mais comme un enrichissement, si elle est corrigée par une vie organisée sur des bases saines.

 

Le sentimentalisme est, lui, un élément plus nettement négatif chez le type « méditerranéen ». Il convient de distinguer ici le sentimentalisme du sentiment vrai, le premier étant une sclérose rhétorique du second, mais c'est justement le premier qui joue un rôle prépondérant dans de nombreuses expressions typiques de l'âme « méditerranéenne ». Comme exemple, on pourrait citer toute une liste de chansons à l'eau de rose d'hier et d'aujourd'hui : le succès et l'écho qu'elles rencontrent dans l'âme populaire, en dépit de tout ce qu'elles contiennent de profondément artificiel, sont éloquents.

 

On a prétendu que l'homme « méditerranéen » serait enclin à s'ériger en son propre défenseur, exactement comme l'homme « nordique » serait au contraire porté à s'ériger en son propre juge. Le premier serait toujours plus indulgent avec lui-même qu'avec les autres et incapable d'examiner d'une façon claire et objective les coulisses de sa vie intérieure. Cette antithèse est quelque peu unilatérale. D'une façon générale, il n'est pas besoin de souligner les dangers inhérents à une introspection maladive - nous pensons ici à la parenté qui relie la psychanalyse et la psychologie des héros dostoïevskiens à certains complexes de culpabilité ou d'angoisse existentielle. Un style de sincérité et de simplicité, surtout vis-à-vis de sa propre intériorité, n'en est pas moins essentiel dans le cas d'un type humain supérieur, comme ne l'est pas moins le précepte d'être sévère avec soi-même mais compréhensif et cordial avec les autres. A cet égard, si des corrélations spécifiques avec le facteur racial subsistent, ce n'est que partiellement.

 

Ce qu'il convient de considérer, c'est plutôt l'importance que revêtent, pour le style « méditerranéen », les affaires du sexe. La sexualisation de la morale, d'une part, et le fait que la femme et l'érotisme soient quasiment devenus des idées fixes, d'autre part, ne doivent certes pas être considérés comme une exclusivité méditerranéenne - le deuxième point devant plutôt être envisagé comme un phénomène général inhérent à toute civilisation dégénérescente. Toutefois, on ne peut pas nier les résultats d'une telle inclination sur le type « méditerranéen » et « méditerranéo-méridional » par opposition à tout ce qui relève de l'éthique « romaine » dans ce qu'elle eut de meilleur, éthique qui donna à la femme et à l'amour en général leur juste place ni trop en haut, ni trop en bas - et sut montrer en exemple les valeurs réellement fondamentales, nécessaires à une éducation claire et virile du caractère et de l'existence, sans moralisme puritain (7). D'une façon générale, les relations entre les sexes sont loin de se présenter en Italie d'une façon satisfaisante. « Tempérament » méridional, avec son primitivisme et son type au goût du jour du latin lover, d'une part ; subsistance d'un régime de préjugés bourgeois dont procèdent hypocrisies, inhibitions, conventionalismes et, parallèlement, une certaine perversion de quatre sous typiquement contemporaine, d'autre part - tout cela est bien éloigné d'une attitude claire, sincère, libre et courageuse. Mais ce thème demanderait un chapitre particulier dont ce n'est pas ici le lieu (8) car il est lié à des problèmes d'ordre plus général que celui de la simple caractérologie « méditerranéenne ».

 

Il est bon de répéter, une fois l'opposition entre ces deux éléments de style brièvement esquissée, qu'il s'agit là de deux lignes de démarcation. Les qualités de type « romain » représentent la limite positive de dispositions latentes qui existent chez les meilleurs éléments de notre race, tout comme les qualités définies comme « méditerranéennes » correspondent à la limite négative et à sa part la moins noble - lesquelles se retrouvent également dans les composantes d'autres peuples, surtout du groupe « latin ».

 

C'est pourquoi il faut prendre conscience sans se voiler la face que si, trop souvent, on a considéré comme typiquement italiens (surtout à l'étranger) des comportements proches de la « limite méditerranéenne », c'est précisément cette composante qui semble désormais prédominer, depuis la Seconde Guerre mondiale, dans la vie italienne en général.

 

Mais une démarche dans une direction contraire ne serait pas inconcevable si certaines conditions se trouvaient réunies. De toute façon, nous avons vu que cela seul pouvait constituer la prémisse d'un Etat nouveau et d'une société nouvelle - étant hors de doute que tout programme, formule ou institution, quels qu'ils soient, ne servent pas à grand-chose tant que n'y correspond pas, au moins chez une élite dirigeante, une substance humaine donnée. Chez tout homme sont en même temps présentes, aujourd'hui, en principe, diverses possibilités dont certaines proviennent d'un héritage primordial. Tandis que c'est dans les heures les plus hautes de notre histoire que nous reconnaissons la composante aryo-romaine, dans les périodes de crise et d'obscurcissement on peut, au contraire, distinguer la résurgence et la primauté de celle que nous avons conventionnellement qualifiée de « méditerranéenne ». Conventionnellement car, au fond, il s'agit plutôt soit de scories et de résidus « méditerranéens », d'influences de races non indo-européennes quasiment privées d'histoire, soit du produit de scléroses et d'« érosions» ethniques.


 

Dans une œuvre de rectification et de formation, le rôle fondamental sera toujours joué par le mythe politique, au sens sorélien d'idée-force galvanisante. Le mythe réagit sur l'ambiance générale en faisant intervenir la loi des affinités électives : il éveille, libère et met en valeur les possibilités individuelles et celles du milieu qui y correspondent, tandis que les autres sont réduites au silence ou neutralisées. La sélection peut s'effectuer également à rebours, en fonction de la nature du mythe. C'est ainsi que le mythe communiste - et, jadis, le mythe démocratique - ont pu faire appel à ce qu'il y a de plus hybride et de plus dégradé dans l'homme d'aujourd'hui et que c'est à la mobilisation d'un tel type humain (en inhibant chez lui toute autre possibilité et sensibilité supérieures) que, politiquement, ils doivent leurs succès.
 

Si l'on s'attelait à une telle œuvre de rectification, il va de soi qu'il ne faudrait pas en attendre des résultats concrets du jour au lendemain. Outre la condition à laquelle nous avons fait allusion (constituée par la présence d'un mythe politique capable de donner naissance à un climat et à un type humain bien déterminés), une action continue et de longue haleine serait nécessaire, plus forte que les rechutes et que l'éventuelle résurgence des possibilités contraires. Comme chacun sait, on a tenté hier, en Italie, d'agir en ce sens, l'exigence la plus sérieuse (dont seule une minorité avait saisi l'importance) consistant précisément à ramener toujours davantage une Italie « méditerranéenne » vers une Italie « romaine ». Si l'on ne s'était pas limité au simple domaine des intérêts politiques, l'adéquate et complémentaire contrepartie de tout ceci aurait pu être le détachement des « sœurs latines » qui, de pair avec un rapprochement du peuple allemand, s'était amorcé.

 

Il va sans dire qu'étant donné le climat actuel de l'Italie, avec sa vision démocratique étriquée et son intoxication marxiste, proposer, aujourd'hui, à nouveau une telle tâche serait purement utopique. Ceci n'enlève évidemment rien à sa valeur intrinsèque et normative comme à celle d'autres idées, elles aussi « inactuelles » - inactualité qui ne disparaîtra qu'à la faveur d'une fracture et d'une réaction radicale, lesquelles se manifestent assez fréquemment en termes quasiment organiques en marge de processus de dissolution.


Julius Evola, « Les hommes au milieu des ruines », Latinité - Romanité - Âme méditerranéenne, (II)

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Notes :

1. Nous avons nous-mêmes contribué au développement, dans cette direction, d'une doctrine de la race qui ne se limite pas au seul facteur biologique en faisant valoir, au-delà de la race physique, les concepts de « races de l'âme » et de « races de l'esprit ». Cf. Sintesi di dottrina della razza, Hœpli, Milan, 1941. C'est dans la même direction qu'en Allemagne un L.F. Clauss a surtout orienté ses recherches.

2. Tels sont les éléments de style mis en évidence par H.F.K. Günther, Lebensgeschichte des romischen Volkes, Piihl, 1957.

3. Dans l'un de nos premiers essais (Imperialismo pagano;' Atanor, Todi, Rome, 1928) nous avons nous-mêmes parlé de « tradition méditerranéenne ». Ce que nous entendions exactement par là devait être précisé dans nos ouvrages postérieurs, tout particulièrement dans Révolte contre le monde moderne. Dans l'édition allemande de ce livre, déjà, cette appellation avait disparu.

4. A propos de mythes erronés, on peut rappeler que Gioberti s'était laissé aller à soutenir la primauté de la race italienne en partant du fait que, selon lui, celle-ci aurait été une « noble descendante des Pélasges ». En réalité, les Pélasges furent des populations méditerranéennes archaïques dégénérescentes et, par conséquent, étrangères à celles qui, plus tard, furent à l'origine des civilisations hellénique et romaine.

5. La contribution la plus remarquable en ce domaine a été donnée par L.F. Clauss, déjà cité (voir en particulier Rasse und Seele, Munich, 1937). Dans ce qui va suivre, nous nous inspirerons fréquemment de sa typologie en l'intégrant parmi celles d'autres auteurs. Dans ce type de recherches, on notera que l'on parle souvent d'" homme occidental» ou « de l'Ouest» (Westiche Rasse), dont la signification est plus ou moins équivalente à celle de « méditerranéen ».

6. A cet égard, le « dannunzisme » constitue un des phénomènes les plus caractéristiques de ce trait du style méditerranéen, si l'on n'y considère pas seulement l'aspect artistique mais le style bien particulier et reconnaissable dont tout ce que Gabriele d'Annunzio entreprit, y compris comme soldat et comme chef, porte le sceau.

7. Cf. V. Pareto, Le mythe vertuiste, Paris, 1911, p. 166: «De nombreux auteurs sont induits en erreur à propos de la romanité parce qu'ils ne distinguent pas suffisamment trois choses extrêmement différentes: le vertuisme, la tempérance, la dignité. Les Romains ignoraient la première, tenaient en grande estime la seconde et en plus grande estime encore la troisième ».

8. En ce domaine, on pourra se reporter à notre ouvrage Chevaucher le Tigre 2, Paris, 1982.

- Par Mathieu - Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

Du Haut Des Cimes

  • : Du Haut Des Cimes
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  • : 31/03/2007
  • : Orientations existentielles dans une époque de dissolution.

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