Lundi 25 mai 2009
« Seul un dieu peut encore nous sauver »

« Car l'état du poète ne s'en tient pas à la visitation du dieu, il réside bien plutôt dans l'embrassement par le sacré ».
Martin Heidegger


C'est dans une interview célèbre accordée au grand quotidien Allemand Der Spiegel le 23 septembre 1966 que Heidegger a lâché cette phrase énigmatique : « Seul un dieu peut encore nous sauver...et non mon prochain ». Ce mot de la fin de Heidegger demeure aujourd'hui assez énigmatique tant les interprétations émanant des plus grands « spécialistes » divergent. Aussi, sans renier l'influence des sources « autorisées » comme on dit, je vais tenter ici une interprétation personnelle. Resituons d'abord l'interview de Heidegger dans son contexte historique bien particulier. La polémique autour de l'engagement nazi de Heidegger fait alors rage dans l'Allemagne de l'époque et le Spiegel sent qu'il y a un scoop à faire en « cuisinant » le vieux philosophe sur son passé trouble... Ce que Heidegger désignait dans son Introduction à la métaphysique comme « le déferlement technique du matérialisme américain et soviétique » est alors pleinement d'actualité et va dans le sens de la fin de l'humanisme annoncé dans sa lettre à Jean Beaufret. Et le fait que Heidegger exclut toute idée d'un salut par l'altérité est clairement polémique à l'encontre de son disciple rebelle Levinas !


En 1985, le philosophe parisien Bernard Sichère écrit un livre intitulé précisément Seul un dieu peut nous sauver ! Ce livre résume de manière claire et accessible l'interprétation « heideggerienne » officielle du mot du maître. En gros, cette interprétation rapporte la phrase « seul un dieu peut nous sauver » au mot célèbre de Nietzsche « Dieu est mort ». Comme l'a pressenti Nietzsche lui-même à la fin de sa vie, le Surhomme censé remplacer le Dieu défunt de la métaphysique occidentale n'est pas venu. Du coup, l'Occident a sombré dans un nihilisme passif qui selon Heidegger est venu marquer aussi la fin de l'humanisme. Pour Heidegger, l'homme de son temps est menacé par le règne de la technique, c'est-à-dire par une vision du monde où le vide laissé par l'oubli de l'Etre est comblé par des productions technologiques de plus en plus envahissantes. Le « dieu » de Heidegger serait en quelque sorte une alternative entre le Dieu de la métaphysique et le Surhomme nietzschéen, entre l'idéalisme et le réalisme qui ont l'un comme l'autre mené à une impasse. Si l'idée du salut par un dieu est métaphorique, il n'en demeure pas moins que Heidegger était tout de même animé par une sorte de conviction « mystique » à l'époque où il prononça sa phrase. Le philosophe de Fribourg croyait dans la possibilité d'une authentique conversion philosophique à travers le retour à la pensée ontologique grecque présocratique. Le dieu qui peut encore nous sauver est incontestablement un dieu grec, mais un dieu qui parle allemand. Car, pour Heidegger, c'est la langue allemande qui est la digne héritière de la langue grecque, d'où son allusion provocatrice selon laquelle tout intellectuel français serait obligé de parler l'Allemand dès lors qu'il commence à penser... Ainsi, pour comprendre toute la portée de la phrase énigmatique de Heidegger, il faut lire son livre sur le langage « Acheminement vers la parole ». Dans ce livre, Heidegger évoque de grands poètes Allemands comme Hölderlin, Trackl ou Stefan Georg qui auraient saisi par voie poétique la vérité fondamentale de l'Etre qui consiste à se dévoiler en se voilant. Or, le dieu grec précisément, n'apparaissait aux humains que sous des formes déguisées, afin que seuls les « élus » puissent le reconnaître. Le langage ontologique de Heidegger traduit d'ailleurs une évidente spiritualité grecque à travers les notions de dévoilement (aletheia) de l'Etre, d'éclaircie de l'Etre ou encore de berger de l'Etre ou de demeure de l'Etre.


En définitive, tout se passe comme si Heidegger voyait dans la résurgence d'une certaine religiosité grecque la seule voie de salut pour une humanité en pleine déréliction. Peut-être a-t-il cru percevoir dans le nazisme la promesse exaltante d'une telle résurgence païenne susceptible de ré-enchanter un monde moderne jugé insupportablement trivial ?


Jean-Luc Berlet

 




« Le langage est la maison de l'Être. Dans son abri, habite l'homme. Les penseurs et les poètes sont le gardiens de cet abri.»


M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme


A la fin des années 20, Heidegger parlait dans ses cours de son vœu de « révolutionner » le concept d'Homme, voire d' « attaquer » l'Homme. Il ne s'agissait bien sûr pas d'user de violence physique envers lui mais de « libérer l'humanité dans l'Homme ». Le replacer devant sa tâche, dont il se serait donc éloigné. L'idée (ou le pressentiment ?) du philosophe ne peut être dissociée de la distance critique qu'Heidegger prend vis-à-vis du christianisme, et non vis-à-vis de Dieu... Il est intéressant de se demander ici si cet écart d'avec l'institution religieuse ne le rapproche pas de Dieu, un Dieu libéré de la « bigoterie » humaine.


S'il est un souci constant, du début à la fin de la pensée heideggerienne, c'est bien celui d'un retour à l'authenticité, par opposition au règne du « on ». Il s'agirait alors d'apprendre à nous éloigner de la dictature du « on », de cette pensée anonyme - qui n'est pas la nôtre -, et derrière laquelle on se retranche en la faisant nôtre. Comment donc libérer cette « humanité » en l'homme, ce que Heidegger appelle le dasein, le fait d'être en sachant que l'on est, et que l'on est responsable et mortel ? En inscrivant l'Homme dans la notion de projet, qui est aussi une façon d'être dans le monde, on peut développer la question qui nous est posée en dépassant la pensée strictement heideggerienne, tout en s'en inspirant. Libérer notre humanité - non encore advenue, en devenir -, ne consisterait-il pas à réconcilier l'humain et le divin ? Au-delà de toute représentation institutionnelle de Dieu, cette réconciliation de l'humain et du divin (le dieu avec une minuscule ayant une connotation paganiste), dépasse ce que Heidegger rejetait : le « isme » du christianisme. Il attaquait de façon répétée l'idée de création du monde, qu'il comprenait comme un lien de causalité entre Dieu et ce qui existe. Il reproche à la foi d'empêcher que l'on s'interroge vraiment sur ce que c'est que l'homme et le monde. A la suite de Hölderlin et Schelling, il semble bien rechercher le « dernier dieu », c'est-à-dire une nouvelle religion ; plus inspirée, moins dogmatique, plus intérieure.


D'où son souci du concept d' « alèthéïa », nom grec de la vérité (« a » privatif et « lanthano », je dissimule »), qui est une conception de la vérité comme un dévoilement. Mais s'agit-il bien d'un dévoilement d'une idée, au sens conceptuel du terme, ou d'une révélation intérieure, cachée, susceptible de nous faire éprouver le divin (le dieu) en nous ? Cette idée, gnostique, serait à approfondir chez Heidegger, sans qu'il ait même étudié ce courant de pensée qu'est la gnose (connaissance intérieure d'un monde invisible que l'Homme retrouve en lui). Si un dieu peut nous sauver, il ne semble pas que ce soit dans le sens d'une religion particulière ; mais au sens d'un lien que l'Homme serait capable de rétablir et de ressentir entre Dieu et lui (qui devient dieu en lui, au sens du divin en lui). Les religions d'un Dieu extérieur à l'Homme, d'une nature tout à fait étrangère et autre, ne parviennent pas à lui faire sentir qu'il procède de Lui... Peut-être parce que le pouvoir temporel s'est depuis longtemps emparé de la sphère du spirituel, qui nous appartient en propre et qui ne nécessite aucun clergé ni hiérarchie entre ceux qui savent, et ceux qui ne peuvent pas comprendre... Tels des Prométhée, les Hommes ne peuvent peut-être libérer leur humanité qu'en reprenant le feu à Zeus qui l'a jalousement confisqué, mais afin de s'autoriser à en faire un feu intérieur (et non pas technique, extérieur)... Le seul salut, que beaucoup recherchent, selon des chemins plus ou moins heureux, et d'autres, dangereux, n'est-il pas de suivre une impulsion spirituelle encore inconsciente, détournée de sa voie, vers une perfection qu'il sait exister et vers laquelle il ne peut que tendre ? Un état originel perdu que l'Homme peut retrouver en partie en lui-même, et non pas seulement dans l'au-delà, après sa mort. Le dieu intérieur n'a rien à voir avec la notion d'ego surdimensionné de l'Homme moderne qui se divinise de l'extérieur... Il serait bien plutôt une expérience de la transfiguration, d'une conversion intérieure, la « circoncision du cœur » dont parlait le Christ, au-delà de toute confession religieuse, qui transforme l'Homme dans sa totalité, qui change radicalement sa manière de se comporter ainsi que son rapport au monde. N'était-ce pas cela qu'Heidegger avait pressenti dans sa critique de l'oubli de l'être ? Une humanité asservie, passée à côté de sa dimension divine, spirituelle, refoulée donc, au profit de systèmes religieux plus destructeurs que salvateurs...


Sabine Le Blanc

(café philo du 24 octobre 2007 au Saint-René)


----------------------------

Lien source

Publié dans : Martin Heidegger - Par Mathieu - Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

GERMANIE

Non, les bienheureux qui apparurent, figure divines,
Sur la terre antique, ceux-là
Je ne puis plus les invoquer, mais maintenant,
ö vives eaux de ma patrie, quand l'amour dans mon élève
Sa plainte avec la vôtre, un autre désir pourrait-il le poindre,
Ce coeur qui mène un deuil sacré? Car le pays
Gît dans l'attente et comme aux chaudes journées
Un ciel bas, ô rivières désireuses,
Lourd de pressentiment, nous baigne aujourd'hui d'ombre.
Il m'apparaît plein de promesses, mais aussi
De menaces, et je veux pourtant demeurer en sa présence
Et mon âme vers le passé ne doit point fuir auprès de vous,
Ô Disparus à qui m'attache une ferveur trop vive!
Je n'ose contempler vos beaux visages, comme s'ils etaient ceux
De jadis, car c'est chose à peine permise, un risque
Fatal, que d'éveiller les morts.
Ô dieux enfuis! Et vous aussi qui maintenez une présence
Plus réelle autrefois, les temps pour vous sont révolus!
Je ne veux rien nier, rien implorer ici.
Car, la fin survenue et le Jour éteint, c'est le prêtre
Le premier touché, mais le temple et la divine image
Et son rite aussi le suivent avec amour
Au pays de l'obscur et leur lumière est abolie.
Seule alors, comme d'un bûcher funèbre, monte
La légende, une fumée d'or, et elle baigne
De sa lueur nos têtes, nous qui doutons, et nul
Ne saisit ce qui lui advient. Il sent que les ombres
Des dieux antiques, tels qu'ils furent,
Visitent à nouveau la terre. Car ceux qui doivent y redescendre
Nous pressent et la troupe sainte là-haut
Des dieux-hommes au coeur de l'azur
Ne retardera plus sa venue.

Oui, le champs cultivé pour eux, quand préludaient
Des temps plus rudes, verdoie déjà; l'offrande pour
Le sacrifice est prête; autour des cimes prophétiques
S'ouvrent au loin les vallées et les fleuves, afin que l'homme
Puisse voir jusqu'au coeur de l'orient et que l'émeuvent,
De là-bas, tant d'actives métamorphoses.
Mais du haut de l'Ether voici choir
La véridique Image et les sentences divines pleuvent, innombrables;
Une rumeur s'élève au plus profond du bois sacré.
Et l'aigle qui vient de l'Indus
Et survole les neiges extrêmes
Du Parnasse et, de très haut, les colline D'italie
Et leurs autels, l'antique oiseau ne quête plus,
Comme jadis, pour le Père une proie ravie, mais d'un vol
Plus exercé, l'aile souveraine avec des cris
De joie, il franchit enfin les Alpes et son oeil découvre
Les pays dans leur ample diversité.

La prêtresse, des filles de dieu la plus taciturne,
Trop éprise de silence en sa simplesse profonde, c'est
Elle qu'il cherche! elle qui regardait de ses grands yeux,
Comme ne sachant point qu'une tourmente au-dessus d'elle
Venait de déchaîner sa bruyante et mortelle menace.
L'enfant pressentait, proches, de meilleurs jours.
Et le ciel jusqu'en ses lointains fut saisi de surprise
A découvrir en cet être grand par la foi
La puissance d'en haut prodigue de bienfaits.
Les deiux mandèrent donc leur messager et, prompt à la reconnaître,
Il songe, souriant: "Toi qu'on ne peut briser, tu dois subir
L'épreuve d'une autre parole", et regardant la Germanie,
A voix forte le jeune envoyé proclame:
C'est toi l'élue,
La tout aimante et tu as acquis la force
De supporter un lourd bonheur,

Depuis les jours où cachée dans la forêt parmi les pavots en fleur,
Proie ivre et douce du sommeil, tu ne prenais point garde
A moi, bien avantq ue des êtres plus humbles, eux aussi,
Aient senti ton orgueil de vierge et s'étonnant: de qui
Est-elle née et d'où venue?, mais toi-même
Tu l'ignorais. Je ne t'ai point méconnue,
Et te quittant au milieu du jour, je te laissai secrétement
Pendant tes r^ves un signe d'amitié, la fleur
Qui jaillit des lèvres et tu parlas alors dans dans ta solitude.

Mais ce flux des paroles d'or, tu l'épandis aussi
Ô fotunée! avec tes fleuves, et les voici sourdre, inépuisables,
En toutes contrée. Car presque semblable à celle
Qui est la Mère sacrée de toutes choses, jadis
Nommée la Secrète par les hommes,
Tu recèles en ton sein
Une plénitude d'amour et de souffrance,
De prescience et de paix.

Oh! bois les souffles du matin
Jusqu'à ce que tu sois ouverte au monde
Puis nomme ce qui gît devant tes yeux!
Ce que la parole n'a point révélé
Ne peut demeurer plus longtemps un mystère
près de long laps sous le voile.
La pudeur, il est vrai, sied aux mortels
Et c'est presque toujours chose sage
Que de parler ainsi, mêmes les dieux.
Mais aux lieux où l'or surpasse en profusion les sources pures,
Où le courroux du Ciel va s'aggravnt,
Il faut enfin qu'entre le jour et la nuit apparaisse
Un mystère en sa vérité.
Evoque-le trois fois.
Tel que le voici cependant, ô Innocente,
Il doit demeurer tu.

Oh! nomme enfin, toi fille de la Terre sacrée,
Nomme ta mère! Contre les rocs les eaux bruissent
Et l'orage en la forêt sonne. Et quand ce nom est proféré,
La rumeur d'un passé divin renaît du fond des âges,
Ah! que tout est changé!-et des lointains, juste annonciateur
De joie, le Futur aussi brille et nous parle.
Mais l'Ether, au coeur de ce temps,
Et la virginale Terre sacrée
Vivent ensemble une vie sereine,
Et il leur plaît, eux à qui rien ne faut,
En remembrance de jadis, d'être
Tes hôtes, ô Germanie,
A ces fêtes où rien ne faut,
Où tu deviens prêtresse
Et la conseillère sans armes
Des peuples et des rois.


Friedrich Hölderlin, Odes, Elégies, Hymnes, nrf,Poésie/Gallimard.

Tout est dit, ce qui sauve....

http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=2884988


Commentaire n°1 posté par olipien le 29/05/2009 à 00h16
CREPUSCULE SPIRITUEL

Rencontré en silence à l'orée de la forêt
Un gibier sombre;
Contre la colline finit sans bruit le vent du soir,

Cesse la plainte du merle,
Et les douces flûtes de l'automne
Se taisent dans les roseaux.

Sur un nuage noir
Tu traverses, ivre de pavot,
L'étang nocturne,

Le ciel étoilé.
Toujours résonne la voix de lune de la soeur
A travers la nuit spirituelle.


GEORG TRAKL, Crépuscule en rêve suvi de Sébastien en rêve. nrf, Poésie/Gallimard.
Commentaire n°2 posté par Olipien le 29/06/2009 à 21h59

Du Haut Des Cimes

  • : Du Haut Des Cimes
  • dhdc2917
  • : 31/03/2007
  • : Orientations existentielles dans une époque de dissolution.

Visiteurs

Il y a  5  personne(s) sur ce blog

Derniers Commentaires

Un livre, un glaive


Recherche

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus